DES AVENUES QUI S’AVÈRENT ÊTRE DES CULS-DE-SAC (1)

par Éric Kayayan

Entrez par la porte étroite car large est la porte et spacieux le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là.  Mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui le trouvent.

(Sermon sur la Montagne, Matthieu 7:13-14)

Cette invitation de Jésus-Christ à entrer dans le Royaume des cieux par la porte étroite est en même temps un sérieux avertissement, typique du style des prophètes de l’Ancien Testament.  Si la porte de l’entrée du Royaume est étroite et le chemin qui y mène resserré, quelles sont donc les larges avenues qui aboutissent à des culs-de-sac?

Pour répondre à cette question, il est nécessaire en premier lieu de considérer le climat et le panorama spirituels qui prévalaient du temps de Jésus.  Ce n’est qu’à partir de là qu’on pourra dans un second temps tirer quelques enseignements pour  aujourd’hui.

Les grands mouvements marquant le paysage religieux au temps de Jésus étaient nombreux.  Ceux qui se partageaient l’espace religieux situé en dehors du Judaïsme, sont résumés par Jésus d’un simple mot : les païens, tous ceux qui ne connaissent pas le Dieu Créateur, l’ordonnateur du monde qui le gouverne par sa Providence, et encore moins sa Loi.  Cependant, au sein du Judaïsme même, plusieurs mouvements se disputaient les suffrages des descendants d’Abraham en attente du Messie.  C’est sur ceux-ci qu’il convient de porter notre attention afin de comprendre le sens des paroles de Jésus et d’en mesurer ensuite la portée pour nous-mêmes aujourd’hui.

Les Samaritains

A la limite extrême du Judaïsme se trouvaient les Samaritains, peuple issu de la rencontre entre des survivants de la terre d’Israël après la chute de la capitale Samarie au 8e siècle avant Jésus-Christ, et de peuplades avoisinantes importées par la puissance assyrienne conquérante, afin de repeupler cette terre.  Mal instruits de la religion locale, elle-même abâtardie par des générations de prostitution spirituelle avec les idoles des nations voisines, les Samaritains attendaient bien la venue du Messie sur la base des cinq livres de Moïse, le Pentateuque, mais sans connaître ou reconnaître le fil de la révélation divine aux enfants d’Israël.  On pourrait parler à leur égard de religion syncrétiste, de mélange approximatif.  Raison pour laquelle lors de sa rencontre avec la femme samaritaine près du puits de Sychar (aujourd’hui Naplouse, entre les monts Ébal et Garizim) Jésus lui dira, à un moment donné de leur conversation: Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs (Jean 4:22). Cependant, ayant déjà brisé par cette conversation même, la discrimination et l’ostracisme dont les Samaritains étaient l’objet de la part des Juifs,  il ajoutera immédiatement : Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont de tels adorateurs que le Père recherche.  Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité (Jean 4 :22-24).

Les Pharisiens

A l’extrême opposé, le groupe religieux dominant des Pharisiens insistait beaucoup sur la pureté de la religion juive, l’observance de rituels de purification qui les séparaient des autres Juifs, l’interprétation et l’obéissance à la Loi de Moïse, tout en accordant autant d’importance à une tradition orale parallèle, héritée de leurs pères, la Halakah.  Ils jeûnaient, priaient, payaient la dîme, et croyaient aussi en la résurrection des morts, contrairement à d’autres.  L’apôtre Paul, avant sa conversion à Jésus-Christ, fut lui-même un pharisien, comme il l’écrit lui-même aux chrétiens de la ville de Philippes (3:6). Jésus leur reprochait beaucoup de choses, le principal étant d’avoir remplacé le commandement de Dieu par leur propre tradition, imposant ainsi aux hommes des fardeaux à porter que Dieu n’avait nullement ordonnés : Vous abandonnez le commandement de Dieu, et vous tenez à la tradition des hommes (Marc 7:8).  En fait, alors qu’ils insistaient sur une pureté manifestée par des observances rituelles, ils pratiquaient justement le même syncrétisme que les Samaritains par leur attachement à leur propre tradition qui ne provenait pas de l’Écriture, et ce en dépit de leur volonté de pratiquer le seul culte authentique devant être rendu à l’Éternel.  Ces observances et leur finalité cultuelle ne pouvaient donc que s’opposer à la mission de purification des péchés par le sacrifice volontaire de Jésus, et l’accomplissement parfait de la Loi mosaïque et de ses exigences par le don de sa personne.

Les Sadducéens

Face à eux se situaient les Sadducéens, caste privilégiée d’aristocrates juifs d’où provenait la plupart des grands-prêtres du temple de Jérusalem.  Les Sadducéens formaient la majorité au sein du conseil religieux juif, le Sanhédrin, celui-là même qui jugera Jésus et le condamnera. Ils jouaient un rôle politique important au sein de la nation, même s’ils n’étaient pas aussi populaires que les Pharisiens parmi le peuple.  Ils travaillaient à maintenir l’ordre établi pour préserver leurs intérêts de caste, et ne se distinguaient pas particulièrement par un enseignement religieux destiné au peuple, contrairement aux Pharisiens. Ils étaient aussi assez proches du parti des Hérodiens, qui soutenait la dynastie des Hérode sur la Judée.  Les Sadducéens ne croyaient ni en la résurrection des morts, ni aux anges, ni aux esprits (Actes 23:8).  Pour eux, l’âme périt avec le corps au moment de la mort, il n’y a donc aucun jugement subséquent et aucune vie à venir.  Jésus leur rétorquera un jour, alors qu’ils l’auront testé justement sur la question de la résurrection des morts: Vous êtes dans l’erreur, parce que vous ne comprenez ni les Écritures, ni la puissance de Dieu (Matt. 22:23-33).

Les Zélotes

De leur côté, les Zélotes étaient un groupe animé d’un zèle intense pour la Torah, la Loi mosaïque, au point de ne pas reculer devant le martyre ou l’utilisation de la violence.  Ils  s’inspiraient notamment de l’exemple de Phinéas (Nombres 25), d’Élie au mont Carmel face aux prêtres de Baal (1 Rois 18) ou de Judith dans le livre apocryphe du même nom.  Accessoirement, certains mettront leur zèle au service d’une lutte contre l’oppresseur romain, au moment de la révolte des Juifs de l’an 66 qui aboutira à la destruction de Jérusalem.   Les Zélotes croyaient que Dieu les récompenserait de leur zèle avec honneur, justice et renom, et qu’ils recevraient une assistance divine en prenant l’épée pour servir la cause qu’ils défendaient.  Paradoxalement, au sein de ce groupe on trouve une composante de brigands s’attaquant aux intérêts de la classe dominante juive au sein de la société, et bien perçue par le reste de la population en raison d’un mécontentement croissant vis-à-vis de cette classe.  L’un des disciples de Jésus, Simon, est nommément appelé « le zélote » (Luc 6:15), témoignant du fait que le Maître appelait à le suivre aussi bien des activistes religieux et politiques que des collaborateurs de l’occupant romain honni par les premiers, tels Matthieu le péager.  En revanche, interrogé sur ses motifs et son enseignement par le procurateur romain Ponce Pilate au moment de sa comparution devant lui, Jésus ne fait pas mystère qu’il n’est animé d’aucun motif révolutionnaire violent, que ce n’est pas par la violence humaine qu’il est venu établir son royaume : Pilate répondit : Ta nation et les principaux sacrificateurs t’ont livré à moi ; qu’as-tu fait ?  Jésus répondit : Mon royaume n’est pas de ce monde.  Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi, afin que je ne sois pas livré aux Juifs ; mais maintenant, mon royaume n’est pas d’ici bas. Pilate lui dit : tu es donc roi ?  Jésus répondit : Tu le dis : je suis roi. (Jean 18:35-37).

Les Esséniens

Tout à fait à l’opposé des Zélotes, se situait le groupe des Esséniens, composé de différentes sectes très préoccupées par un idéal de pureté, tout comme l’étaient les Pharisiens, mais tâchant, quant à elles,  d’y parvenir au sein d’une communauté séparée du reste des Juifs.  Elles étaient  marquées par l’ascétisme et la mise en commun des propriétés de leurs membres, lesquels pratiquaient une hospitalité totale les uns vis-à-vis des autres.  Le respect du Sabbat et de sa pureté allait si loin dans certaines communautés esséniennes qu’on s’efforçait  de ne pas donner cours à ses besoins naturels ce jour-là, ce qui supposait à tout le moins d’avoir bien calibré sa consommation d’aliments juste avant l’ouverture du Sabbat. Certains restaient même couchés toute la journée durant le jour du repos.  Les prescriptions alimentaires étaient très strictement observées : un essénien serait mort en martyre plutôt que de manger des aliments sacrifiés aux idoles païennes.  Le processus d’initiation menant à l’acceptation au sein de la communauté essénienne était naturellement très strict lui aussi, comprenant plusieurs phases avant l’intégration totale dans la communauté.  Si les Esséniens envoyaient des offrandes au Temple de Jérusalem, en revanche ils n’y présentaient aucun sacrifice, le considérant comme pollué.  Ils offraient donc leurs sacrifices selon leurs propres rites de purification.

Les évangiles ne mentionnent pas en tant que tel les Esséniens, pour la bonne raison que Jésus n’est pas allé vers eux, mais vers le peuple, vers les foules.  Son incarnation ne l’a pas amené à aller se retirer et vivre une vie monastique ou ascétique dans une pureté obtenue par d’intenses sacrifices personnels et un style de vie des plus stricts. La pureté ne consiste pas, pour lui, à se couper du monde, mais à être trouvé juste devant Dieu.  Ce n’est pas une question de rites  ou de prescriptions à observer, mais d’attitude du cœur.  En ce sens, ses paroles aux disciples par rapport à l’enseignement des pharisiens sur ce qui rend l’homme impur ou non, auraient parfaitement pu s’adresser aux Esséniens: Ne saisissez-vous pas que rien de ce qui, du dehors, entre dans l’homme ne peut le rendre impur ?  Car cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, puis est évacué à l’écart.  Il déclarait purs tous les aliments.  Il disait : ce qui sort de l’homme, voilà ce qui le rend impur.  Car c’est du dedans, c’est du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées, prostitutions, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchanceté, ruse, dérèglement, regard envieux, blasphème, orgueil, folie.  Toutes ces choses mauvaises sortent du dedans et rendent l’homme impur (Marc 7:18-23).

 

Non pas telle ou telle voie, mais le chemin de la Croix

Ni samaritain, ni pharisien, ni sadducéen, ni zélote, ni essénien, et bien entendu encore moins païen, l’enseignement de Jésus propose une voie étroite dans la mesure où elle se sépare des voies bien connues de ses contemporains. Elle n’est pas non plus une combinaison ou une synthèse de ces autres voies, même si l’on y retrouve des éléments affirmés par les uns ou les autres (par exemple la résurrection des morts chez les Pharisiens, le zèle pour la Torah des Zélotes, l’idéal de pureté chez les Esséniens).  On pourrait penser que la voie étroite est justement celle prônée par les uns ou les autres, avec soit leur appartenance de classe, soit leurs rites bien définis, leurs  règles strictes, leur parcours initiatique étroitement balisé.  Or, c’est justement le contraire !  Tout ce qui relève des œuvres auto-justificatives, d’un culte rendu à Dieu sur la base de préceptes humains, représente pour Jésus une avenue large menant à la perdition.  La véritable voie étroite est celle de la vraie repentance devant Dieu et de la confiance en sa Grâce pure, celle qu’Il manifestera en offrant son Fils bien aimé sur la Croix afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle (Jean 3:16).  Ce passage obligé par la Croix, lieu de l’abandon total par le Père de son Fils qui portera le péché du monde,  est bien la voie étroite dont parle Jésus.  Elle représente en effet un scandale pour tous ceux qui croient encore en leur capacité à se sauver par leur propre religiosité, et une folie pour tous ceux qui ne sauraient envisager un Dieu se donnant de manière aussi humiliante à l’humanité en quête de réponses à son propre questionnement.

 

Eric Kayayan
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