“L’ARBRE SE CONNAÎT PAR LE FRUIT”

En 1673, alors que l’étau sur les Protestants de France se refermait peu à peu, le pasteur réformé Jean Claude (1619-1687) faisait paraître un imposant livre portant le titre suivant: La Défense de la Réformation contre le livre intitulé “Préjugés légitimes contre les Calvinistes”.  Enième traité de controverse théologique entre catholiques et protestants au 17e siècle, cet ouvrage de près de quatre cents pages répondait point par point au fameux Janséniste Pierre Nicole (1625-1695) qui tâchait de prouver le caractère illégitime de la Réformation et de ses initiateurs.  Parmi beaucoup d’autres, une des objections de Nicole concernait la manière dont le  Sénat de la ville de Zürich avait convoqué un Synode en 1519, afin de décider entre les positions ecclésiastiques traditionnelles et celles du Réformateur Huldrych Zwingli.  Comment le Sénat d’une ville composée de bourgeois apparemment peu instruits en matière de théologie, pouvait-il prendre une telle décision, et de plus sans conférer avec le reste des Églises?  Cela n’était-il pas tout simplement faire preuve d’une incroyable arrogance?  La réponse du pasteur Claude dans son ouvrage  est beaucoup plus développée que ce qui est cité ici (le vocabulaire ayant été légèrement modernisé lorsque nécessaire).  Cependant l’extrait choisi en fournit l’essentiel.  Mis à part la question du rôle des autorités civiles dans une telle matière (liée au contexte politico-religieux alors en vigueur), le propos du pasteur Claude pourrait être appliqué à bien des milieux protestants contemporains, dont le besoin de réformation interne à la lumière de l’Écriture Sainte se fait cruellement sentir:

Objet de la réponse: Zwingle engagea les magistrats de Zürich à assembler un Synode et à s’en rendre les juges et les arbitres afin de régler l’état de la Religion de leur Canton.  On n’avait jamais entendu parler jusqu’alors d’un Synode de cette nature, et il est étonnant que la témérité et l’insolence des hommes ait pu se porter à un tel excès.  Le Conseil de deux cents, c’est-à-dire deux cents bourgeois d’une ville Suisse, savants et habiles dans les matières Théologiques comme on peut croire que des bourgeois Suisses l’étaient, firent assembler tous les ecclésiastiques de leur détroit pour disputer devant eux dans l’intention de régler l’état de la Religion avec connaissance de cause.

(…) Mais, dira-t-on, n’était-ce pas rompre l’unité qui liait leur Église avec les autres que d’entreprendre ainsi de régler l’état de la Religion dans leur Canton, sans la participation des autres Églises, et dès lors n’ont-ils pas été schismatiques ? (…) On verra que nos Rois pour le même dessein ont quelquefois délibéré d’assembler un Concile National en France, et personne n’ignore l’histoire du Colloque de Poissy sous le règne de Charles IX.  Il n’y a rien donc dans cette conduite qui ne soit du droit des souverains, ni rien qu’on puisse accuser de schisme.  Car quand un Prince ou un Sénat fait assembler un Synode pour condamner des hérésies ou pour réformer des erreurs, et que par ces moyens il prend connaissance de la Religion, pourvu qu’en effet ce qu’il condamne soit une hérésie, ou que ce qu’il réforme soit une erreur, bien loin de rompre l’unité chrétienne, il l’affermit au contraire autant qu’il est en mesure de le faire en la dégageant d’une fausse et mauvaise unité qui est celle de l’erreur, qui ne peut être que pernicieuse à tout le corps de l’Église, et qu’on ne saurait trop tôt rompre.  Ainsi il faut juger de son action par le fond plutôt que par la forme.  Car le fond étant bon, on ne peut qu’approuver son action.

Quand un homme se trouve malade avec plusieurs autres, comme cela arrive souvent dans les maladies populaires, il y aurait de l’injustice à vouloir qu’il ne travaillât pas à sa guérison particulière, mais qu’il attendît une guérison commune, et il y aurait de l’absurdité à dire que s’il le fait il viole les droits de la société civile, car la société civile ne consiste pas à être en communion de maladie, mais à être en communion de vie.  Au contraire il faut dire qu’en se guérissant en particulier il affermit autant que faire se peut la société civile qu’il a avec ses compagnons malades, parce qu’il les encourage par son exemple à se guérir comme lui, pour mieux jouir en commun des avantages de la vie.  Il en est ici de même quand une Église se voit infectée d’erreur et de superstition avec plusieurs autres, elle ne viole point l’unité chrétienne en travaillant à sa réformation particulière, car ce n’est pas dans la communion des erreurs et des abus que consiste l’unité chrétienne ; elle consiste dans la communion d’une véritable foi et d’une véritable piété.  Elle affermit donc au contraire cette unité, parce qu’elle donne aux autres un bon exemple, et qu’elle les encourage à se réformer comme elle a fait.

Mais, dit l’auteur des Préjugés, ces deux cents bourgeois d’une ville Suisse étaient savants et habiles dans les matières Théologiques comme on peut croire que des bourgeois Suisses l’étaient. Je réponds que c’est l’objection des Pharisiens : Cette populace-ci, disaient ces ennemis de Jésus-Christ, ne connaît rien à la Loi.  Mais Jésus-Christ n’y répondait pas mal, lorsqu’il disait : Je te rends grâces ô Père Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux instruits, et que tu les as révélées aux petits.  Que l’auteur des Préjugés soit s’il veut de ces sages et de ces instruits, nous ne lui envierons pas sa science et son habileté, et nous serons satisfaits de ce qu’il a plu à Dieu de nous mettre au rang de ces petits bourgeois Suisses à qui, quelque petits qu’ils fussent, il daigna faire connaître son Évangile.  La véritable science des Chrétiens ne consiste pas à avoir la tête pleine de spéculations scolastiques, et la mémoire chargée de beaucoup d’histoires, de beaucoup de passages d’Auteurs, ou de beaucoup de remarques de critique, ni à avoir bien étudié Lombard, Albert le Grand, Thomas d’Aquin, Scot, Bonaventure, Capréolus, Aegidius Romanus, Occam, Gabriel Biel, le Droit Canon, les Décrétales, et tous ces autres grands noms dont on étourdissait les gens au temps passé.  Notre véritable science c’est l’Écriture sainte lue avec humilité, avec charité, avec foi, avec piété.  Voilà ce que savaient ces pauvres bourgeois de Zürich.  Ils n’étaient ni prélats, ni Cardinaux, ni Docteurs de Louvain, ni Docteurs de Sorbonne, mais ils étaient gens de bien, ils craignaient Dieu, ils étudiaient sa parole, et au reste l’état de leur esprit et le degré de leur lumière apparaît par la réformation qu’ils firent, car l’arbre se connaît par le fruit.

Eric Kayayan
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