PIERRE DU MOULIN : LA PHILOSOPHIE FRANÇOISE

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Dans ce traité, le pasteur et théologien réformé Pierre Du Moulin (1568-1658) présente à son élève Frédéric Maurice de La Tour, prince de Sedan, les éléments de philosophie morale, en commençant par les éléments de Logique (le premier livre traitera des conceptions simples).  A l’âge de vingt-quatre ans, Du Moulin avait été nommé professeur de philosophie à l’université de Leyde, aux Pays-Bas, et il y avait enseigné l’Organon d’Aristote avec beaucoup de succès, autant auprès de ses élèves que de ses collègues.  C’est sans doute en reprenant cet enseignement qu’il a composé ce traité dont je cite ci-dessous la quasi-totalité de l’épître dédicatoire au Prince de Sedan.

Pourquoi donc prendre la peine de transcrire et poster un tel texte, dont l’utilité aujourd’hui pourrait sembler douteuse de prime abord ?  Je fais cet effort afin de contribuer un tant soit peu à la clarification d’un débat, parfois inutilement envenimé sur les réseaux sociaux (pour la plus grande joie de qui vous savez – 2 Cor. 2 :11 -), entre partisans de l’utilisation de la méthode scolastique en théologie et partisans de son élimination ; entre ceux qui veulent souligner sa permanence dans la tradition théologique réformée et sa validité comme outil discursif en pleine débandade intellectuelle post-moderne, et ceux qui en nient soit la centralité à l’époque, soit son utilité aujourd’hui dans ce même contexte post-moderne, dénonçant son caractère volontiers rationaliste, par opposition aux vérités de la Révélation divine qui ne se fondent ni ne s’appuient sur de tels schémas discursifs.

Dans les lignes qui suivent, on verra que Du Moulin, tout en insistant sur la nécessité de la Logique comme art pour distinguer entre le vrai et le faux de toutes sortes de propositions, entend simplifier l’exposition des règles qui président à cet art et surtout la distinguer nettement des questions métaphysiques, que certains développements scolastiques ont inextricablement mêlées à la Logique, créant, selon ses propres mots, un fagot d’espines seiches qui pique de tous costez.  Le but de la Logique est d’être accommodé à l’usage de la vie, non à s’amuser à des paroles (critique implicite du nominalisme). Du Moulin a particulièrement en vue ici le sain et juste gouvernement de l’État par le Prince auquel il s’adresse. La meilleure preuve en est aussi la présentation de son traité en langue françoise afin de rendre accessible au plus grand nombre les bienfaits d’une bonne et saine utilisation de la Logique : J’ay tasché de donner à cet art un air et un visage plus doux : & lui ay arraché les espines qu’on luy avait attachées en l’escole [c’est-à-dire dans les écoles ou collèges où était enseignée la méthode scolastique] ; & l’ay revestue d’un habit François, afin qu’elle ne marchast plus en France comme estrangère.  Car depuis plusieurs siècles elle est en possession d’estre enseignée en un Latin barbare & espineux : comme si la douceur et l’élégance estoient incompatibles avec la solidité.

Il est significatif que l’article V de la Discipline des Églises Réformées du Royaume de France mise en ordre après le dernier Synode national tenu au 17e siècle, (celui de Loudun en 1659-1660) stipule ceci quant à l’examen des candidats au ministère de la Parole (pasteurs) : après l’examen concernant les matières bibliques, l’exposition des textes sacrés, les langues grecque et hébraïque, on ajoutait un essai de son industrie sur les plus nécessaires parties de la philosophie, le tout en charité.  Et sans affectation de questions épineuses et inutiles. Il s’agissait donc de principes de philosophie générale, débarrassée en quelque sorte des espines qu’on luy avait attachées en l’escole. On reconnaît sans peine dans cet article de la Discipline la formulation de celui qui avait présidé au Synode d’Alais (Alès) en 1620.

De son côté l’article XII de la même discipline, traitant de la charge des Ministres (définie comme consistant principalement à évangéliser et annoncer la parole de Dieu à leurs peuples), exhortait les pasteurs de s’abstenir de toute façon d’enseigner étrange et non convenable à édification, et se conformer à la simplicité et style ordinaire de l’esprit de Dieu, se donnant garde qu’il y ait aucune chose en leurs Prédications qui puisse apporter préjudice à l’honneur et autorité de l’Écriture Sainte (…) Ils n’allègueront que bien sobrement les écrits des anciens Docteurs, et beaucoup moins les Histoires et auteurs profanes.  Ils ne traiteront pas non plus la Doctrine en forme scolastique, ou avec mélange des langues, fuiront tout ce qui peut servir à ostentation, ou à en donner soupçon en quelque sorte.

Si nombre de traités de théologie réformés de l’époque ont fait un usage abondant d’une Logique dont les éléments peuvent certainement être rapportés à une méthode scolastique révisée, simplifiée mais parfaitement assumée, avant que l’influence de la méthode cartésienne ne l’emporte à partir du dernier tiers du siècle (voir en particulier les écrits du pasteur François Abbadie), la prédication, elle, s’est généralement tenue dans les bornes prescrites par l’article XII de la Discipline. On pourrait en dire autant de théologiens étrangers tels que John Owen (1616-1683) ou Francis Turretin (1623-1687).

J’ai déjà publié sur ce site un extrait de Théophile ou l’Amour Divin de Pierre du Moulin (1609), petit traité de piété à l’intention de Catherine d’Alègre, comtesse de Laval.  Quoique n’étant pas un sermon, le style et le but s’en rapprochent suffisamment pour justifier d’être pris comme exemple de ce que Du Moulin a en vue lorsqu’il s’agit de travailler à l’édification des fidèles :

https://www.foietviereformees.org/bienfaits-de-lecture-de-lecriture-pierre-moulin-1609/

Mais voici donc l’épître dédicatoire de La Philosophie Françoise, citée d’après l’édition de 1638, avec de légères modifications pour une bonne compréhension par un lecteur d’aujourd’hui :

 

MONSEIGNEUR

Ce que la main est entre les outils, cela même est la logique entre les arts et les sciences.  Car comme la main est un outil général qui manie tous les autres outils, ainsi la Logique est un instrument général dont la connaissance sert à manier toute autre connaissance, et à s’en servir avec dextérité.  Et comme c’est le propre de l’art de polir, et parfaire la nature, ainsi c’est le devoir de cet art de polir et régler la raison naturelle.  Car il y a une Logique naturelle, de laquelle l’homme se sert naturellement sans y apporter aucun artifice.  Même les paysans font des syllogismes sans y penser.  Mais la philosophie ayant fouillé tous les ressorts de la raison naturelle, a remarqué les causes de la bonté d’un discours, et y a posé les règles.

C’est en quoi paraît l’excellence de cet art par-dessus les autres.  Car vu que l’homme est discerné d’avec la bête par l’usage de raison, les autres arts et sciences façonnent l’homme en tant qu’il est citoyen ou magistrat, ou avocat ou médecin : mais la Logique instruit l’homme en tant qu’il est homme, et le rend en quelque façon animal plus raisonnable par le droit usage de la raison.

Mais il est advenu à cet art de tomber en des mauvaises mains, qui l’ont dépouillé de ces ornements naturels, et par une métamorphose sans exemple, l’ont changé en un fagot d’épines sèches qui pique de tous côtés.  Et au lieu de tirer les règles de la raison naturelle et les accommoder à l’usage de la vie, ils l’ont embarrassée de questions de métaphysique qui ressemblent aux écrevisses, où il y a beaucoup à éplucher et peu à manger, et qui ne servent à aucune fonction civile et religieuse.

Ce mal invétéré et tourné en nature par la coutume, requérait un médecin plus expert, et un esprit plus tranquille que le mien, et une raison plus douce que celle-ci.  Néanmoins, étant jeté en ce lieu par la tempête, comme une planche du débris général, et réduit en un triste loisir, j’ai donné quelques heures à ce travail, et ai tâché de donner à cet art un air et un visage plus doux : et je lui ai arraché les épines qu’on lui avait attachées en l’école ; et l’ai revêtue d’un habit Français, afin qu’elle ne marchât plus en France comme étrangère.  Car depuis plusieurs siècles elle est en possession d’être enseignée en un latin barbare et épineux ; comme si la douceur et l’élégance étaient incompatibles avec la solidité.

Du Moulin poursuit son épître en louant le caractère du dédicataire de son traité, dont l’éducation lui a été confiée par le père de ce prince. Il en vient à définir les qualités morales et intellectuelles d’un juste souverain, qui doit savoir juger avec aisance du caractère des hommes ainsi que des situations où il lui faut trancher en tant que prince.

C’est de lui que vous avez appris que le savoir est un bel ornement à un Prince : parce que celui qui conduit les autres doit être plus clairvoyant, et que celui qui a le plus à faire doit le plus savoir.  Il n’y a rien de plus honteux qu’un Prince qui est inférieur à la plupart de ses sujets en bon sens et en connaissance, et qui doit tout ce qu’il a de dignité à sa naissance, et rien à sa vertu ; et qui pour juger sainement des choses, a besoin d’aller chercher dans la cervelle d’autrui ce qu’il devrait trouver dans la sienne.  C’est ce qui arrive aux princes dont toute la jeunesse s’est passée à apprendre à manier les chevaux et non à gouverner les esprits des hommes, qui sont des animaux mille fois plus revêches et indomptables.  Des Princes auxquels on règle la contenance pendant que leur esprit est déréglé, passant les mois et les années à chasser aux bêtes sauvages, mais eux-mêmes sont pris par les bêtes domestiques, c’est-à-dire par les flatteurs qui les enlacent dans les vices.  Ils ont appris à vivre comme si leurs sujets étaient faits pour eux, au lieu qu’ils sont faits pour le bien de leurs sujets ; et à se souvenir qu’ils sont Princes, mais non à se souvenir qu’ils sont des hommes sujets à mêmes infirmités, et qu’ayant reçu de Dieu plus de grâces, ils ont un plus grand compte à lui rendre.  Et qu’étant l’image de Dieu en terre, ils doivent tâcher à lui ressembler non seulement en justice, clémence et libéralité et prévoyance ; mais principalement en ce que Dieu règne en ses sujets, non pour son profit, mais pour le leur.

Or quand je parle de savoir, je n’entends pas un savoir importun, qui s’amuse à des paroles, ou à enfler son discours, ou amasser quantité de latin.  Mais j’estime que le vrai savoir du Prince consiste à connaître Dieu et le monde et soi-même, et les affaires de son État et celle des États voisins, et à être disciple des morts, c’est-à-dire à épuiser dans les Histoires les exemples de prudence, et apprendre le métier de Prince, lequel est le plus difficile de tous : parce qu’il est plus malaisé de cheminer en un lieu fort élevé, et que la tête tourne aisément à celui qui est fort haut monté.  Parce qu’aussi les actions des Princes sont les plus contrôlées, et leur vie plus traversée, et leurs fautes exposées à la vue, et qui autorisent les vices par leur exemple.

Ces enseignements, Monseigneur, vous sont familiers, et vous ne manquez point d’aides domestiques.  Néanmoins j’ai estimé qu’il vous serait agréable que je tâche à y contribuer par quelque chose, et que par ce mien travail, comme par un échantillon, je témoigne le sentiment que j’ai de l’honneur que j’ai reçu de Monseigneur votre Père, et combien ardemment je prie Dieu pour la prospérité de votre très illustre maison, et particulièrement pour vous.

Terminons cet article sur un extrait du Traité lui-même, dont on aurait bien du mal à nier le fondement aristotélicien.  Le Chapitre VII traite du Tout et des Parties :

Le Tout est ce qui a toutes les parties jointes ensemble en un ordre et situation convenable : comme le tout et l’intégrité d’une maison est quand non seulement toutes les parties y sont ; mais aussi quand chaque partie est en son endroit convenable.

Il y a deux sortes de TOUT : l’un qui se divise en partie formelle ; l’autre en partie matérielle.

Les parties formelles sont les parties dont la définition est composée : comme le genre et la différence sont les parties de la définition.  Ainsi l’animal et la raison sont les deux parties formelles de l’homme.  Ainsi les parties formelles d’une maison, ou d’une statue, sont la matière et la figure ou forme extérieure.  Telles parties se peuvent bien discerner et distinguer par nos entendements, mais ne se peuvent se séparer en effet.  Les parties matérielles sont celles qui diffèrent de situation, et qui pour la plupart peuvent être séparées en effet ; comme les parties du monde sont le ciel et les quatre éléments ; les parties matérielles d’une maison sont le fondement, les murailles et le toit.

Chaque partie matérielle a la situation à part, hormis quand il y a mélange ou commixtion, comme quand le vin est mêlé avec l’eau, ou quand les quatre éléments sont mêlés en un corps.

Les parties matérielles ou sont semblables entre elles ; comme les parties de l’eau, du sang, du beurre, de l’huile.  Ou bien sont dissemblables entre elles, comme les parties du corps humain, et d’une maison. Les parties semblables entre elles n’ont point un certain nombre, parce qu’elles peuvent se diviser à l’infini.

Pour en savoir plus sur le sujet:  Van Asselt, W. Introduction to Reformed Scholasticism (Reformed Historical-Theological Studies) general eds. J.R Beeke & J.T. Collier Reformation Heritage Books, Grand Rapids, MI, 2011.

Eric Kayayan
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