Dialogue DIALOGUE & ANTILOGUE
AUTORITÉ ET POUVOIR: UNE PERSPECTIVE BIBLIQUE

Est-il encore possible aujourd’hui en France de présenter une perspective ouvertement biblique sur la question de l’autorité et du pouvoir alors que la bipolarité ambiante se plaît de plus en plus à invoquer nos « racines chrétiennes » mais rejette totalement la substance de ces racines, leur fondement même ?  Au risque de susciter quelques quolibets, il n’est peut-être pas inutile de prendre un peu de recul chronologique pour obtenir un éclairage sur notre propre situation. Au huitième siècle avant J-C, le prophète de l’Ancien Testament Osée, parlant au nom de l’Éternel, s’écriait à l’encontre de la caste sacerdotale d’Israël (4:6): Oui, mon peuple périt faute de connaissance parce que vous, les prêtres, vous avez rejeté la connaissance.  Je vous rejetterai et vous ne serez plus mes prêtres.  Vous avez oublié la Loi de votre Dieu ; moi aussi, à mon tour, j’oublierai vos enfants.  Et il signifiait au peuple dans son ensemble que le Dieu qu’ils avaient rejeté par leur comportement et leurs pratiques, entrait en procès avec eux (4 :1-2): Écoutez la parole de l’Éternel, fils d’Israël ! Car l’Éternel a un procès avec les habitants de ce pays.  Parce qu’il n’y a point de fidélité, point de loyauté, point de connaissance de Dieu dans le pays.  Il n’y a que parjures et tromperies, assassinats, vols et adultères ; on use de violence, on commet meurtre sur meurtre…

On pourrait penser que la loyauté consiste entre autres à ne pas déformer les propos d’autrui. Or de nos jours on ne se lasse pas de citer, le plus souvent de manière tronquée, la parole du Christ : Rendez à César ce qui appartient à César … dans le but d’édicter une certaine doxa sur la laïcité qu’aucune personne sensée ne saurait bien entendu remettre en cause.  On le fait pour imposer un divorce consommé entre d’une part une foi vécue de manière privée, et d’autre part la sphère publique protégée contre toute ingérence de la première. Comme si les opinions sécularisées des partis de tout bord ne représentaient pas elles-mêmes autant de  croyances destinées à être répandues aussi largement que possible par le prosélytisme de leurs affidés,  en vue de leur propre salut électoral, à défaut de pourvoir à celui de la nation.  Et il en faut beaucoup, de la foi – voire de la foi aveugle – pour croire à toutes sortes d’opinions politiques émises à droite ou à gauche…

Commencer par ne pas déformer les paroles de Jésus-Christ

Commençons donc par rétablir la phrase entière du Christ, et clarifier le contexte dans laquelle elle a été prononcée, au moins par souci d’honnêteté intellectuelle : Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu.  Ne sonne-t-elle pas étrangement à nos oreilles conditionnées par la bien-pensance en vigueur lorsqu’elle est citée dans son intégralité ?  Car le Christ, que le parti des Hérodiens – proche du pouvoir – essaie ici de prendre au piège sur la question du paiement de l’impôt dû à César (Matthieu 22:15-22) ordonne bel et bien de rendre à Dieu tout ce qui lui appartient, ce qui implique notamment de reconnaître l’État (César) comme autorité destinée à maintenir l’ordre et la cohésion sociale.  Mais cette déclaration du Christ signifie justement que César doit lui aussi rendre à  Dieu ce qui lui appartient.  Au nom de quoi en serait-il exempté?  S’il s’en exempte c’est tout simplement parce qu’il se prend lui-même pour Dieu!

 

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Retour sur le monde de César

Le monde méditerranéen d’alors, sous la férule de Rome, était un monde très globalisé, dont la langue dominante, en tous cas dans la partie est de l’empire, était le grec courant, la koïné.   Le pouvoir occidental de Rome était en lutte avec plusieurs puissances du Moyen Orient, comme les Parthes, ou les Perses.  L’étatisme romain oppressait les régions de l’empire et les accablait d’impôts.  L’Etat romain se faisait non seulement respecter par la supériorité de ses forces armées, mais il se faisait aussi adorer en la personne de l’empereur comme pourvoyant aux besoins matériels des populations qu’il contrôlait. L’Etat providence ne date pas de notre époque, loin s‘en faut!  Le pluralisme religieux, la variété des croyances, caractérisait ce monde globalisé. L’Etat romain garantissait la liberté de tous les cultes, à condition que le culte de l’empereur, qui a pris des proportions de plus en plus étendues au cours des premiers siècles de notre ère, fût maintenu par tous. Il fallait en quelque sorte vénérer L’Etat en la personne de l’empereur, considéré comme un demi-dieu.  Le ciment de l’existence des peuples, le cadre de leurs activités c’était donc le gouvernement de Rome considéré comme universel. Et c’est là que le christianisme a apporté un ferment de contestation beaucoup plus profond qu’un mouvement d’opposition voire une révolution violente contre César.  Car il annonçait qu’au delà des autorités humaines, il existe une autorité suprême, celle de Jésus-Christ, le crucifié-ressuscité, qui exige une allégeance unique : Toute autorité m’a été donnée dans le ciel et sur la terre, ce sont les paroles mêmes du ressuscité à ses disciples qui concluent l’évangile de Matthieu, au moment où il les envoie évangéliser et baptiser toutes les nations (Mat. 28:18-20).

Il n’est guère étonnant que les autorités romaines aient commencé à percevoir le danger que représentait cette foi pour la perpétuation de leur système religieux et politique.  Même si les chrétiens ne prenaient pas les armes pour opérer un renversement de régime, même s’ils restaient des sujets loyaux de l’empire, payant l’impôt dû à César, reconnaissant sa fonction d’instrument entre les mains du Tout Puissant pour le gouvernement humain, leurs pensées, leur cœur au sens biblique du mot – c’est-à-dire l’orientation fondamentale de leur être – allaient vers un autre Seigneur que l’empereur de Rome.  De là les violentes persécutions contre eux qui ont commencé à voir le jour au sein de l’empire, et dont le procès de Jésus constitue évidemment l’épisode inaugural.

D’où proviennent l’autorité et le pouvoir ?

Au moment de ce procès, le procurateur romain Ponce-Pilate (représentant du pouvoir de l’empereur Tibère)  confronté au silence de celui qui comparaît devant lui, le menace en lui disant : « A moi, tu ne parles pas ?  Ne sais-tu pas que j’ai le pouvoir de te relâcher, et que j’ai le pouvoir de te crucifier?»   Jésus-Christ lui répond alors : Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en-haut  (évangile selon Jean, 19:8-11).  Le Christ déclare donc devant l’autorité publique  que le pouvoir qu’elle détient lui vient de Dieu, et que c’est de lui seulement que ce pouvoir  tire son origine, ce qui la met devant l’obligation d’exercer son pouvoir (potestas) dans le cadre d’une autorité (auctoritas) limitée et normée selon une règle d’équité et de vérité fondée sur la justice divine.  Ce qui est du reste une affirmation constante  dans la Bible, de la Genèse à l’Apocalypse, en particulier sous la plume de St Paul (épître aux Romains, ch. 13:1-4): Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures : car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu, et les autorités qui existent ont été instituées par Dieu…  car elle [l’autorité] est au service de Dieu pour ton bien.  St Paul définit  de manière à la fois générique et succincte l’origine, la responsabilité et  l’exercice de toute  autorité publique, quelle que soit la forme particulière qu’elle revête (du reste sans aucunement prescrire un modèle unique d’institutions politiques): elle a pour but ultime le service de Dieu pour le bien de ses sujets.  Et il faut ici bien noter que lorsque St Paul écrit ces lignes aux chrétiens de Rome, c’est Néron qui est empereur!  Ceci n’est pas indifférent, d’autant qu’une bonne partie des lecteurs de son épître consistait en serviteurs de la maison de César.  L’empereur lui-même est  – sinon nommément du moins indirectement et génériquement en raison de sa position – appelé à rendre des comptes à celui qui a institué son autorité.

Une fois posé que tel est bien l’enseignement biblique sur l’origine de tout pouvoir (ce que bien sûr seuls accepteront ceux qui reconnaissent le fondement  de l’Écriture Sainte), il devient clair qu’aucun pouvoir humain ne peut être « absolu » puisqu’il a des comptes à rendre en premier lieu à Celui qui l’accorde et le norme par sa loi transcendante.  De leur côté, lorsque les sujets demanderont légitimement des comptes sur la manière dont l’autorité exerce son pouvoir (par le biais de mécanismes institutionnels fondés sur les mêmes principes), elles auront à le faire sur ces deux questions primordiales: a-t-elle cherché à servir Dieu en recherchant le bien public?  Ou bien s’est-elle abusivement emparée de la notion de «  droit divin » (qui bien évidemment n’appartient qu’à Dieu) pour confondre « service de Dieu pour le bien du public » avec pouvoir personnel et usurpation des biens au profit d’un individu ou d’une oligarchie?

Eric Kayayan

 

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