JACQUES SAURIN : SUR LES PROFONDEURS DIVINES 2

Ô profondeur des richesses, de la sagesse et de la connaissance de Dieu !  Que ses jugements sont impénétrables, et que ses voies sont incompréhensibles.

Romains 11 :33

Après avoir considéré le premier miroir où l’homme contemple la divinité, à savoir dans l’idée des perfections divines, le pasteur Jacques Saurin (1677-1730) aborde dans son sermon sur les profondeurs divines, le second abîme caractérisant ces profondeurs: il s’agit de la contemplation de la nature, et notamment de l’homme, de son âme et de la liaison de celle-ci avec son corps:

La seconde voie qui nous conduit au Créateur, et en même temps le second abîme où notre raison se perd, ce sont les ouvrages de la nature.  L’étude de la nature a un côté clair et lumineux ; c’est là, selon le style du prophète, le langage des cieux, qui racontent la gloire du Dieu fort (Ps. 19 :1) ; c’est l’image visible des choses invisibles de Dieu (Romains 1 :20), comme parle saint Paul.  Mais elle a aussi un côté sombre et ténébreux.  Quelle prodigieuse variété de créatures, qui sont hors de la sphère de nos sens !  Que de milliers, que de dix mille milliers d’esprits que l’Écriture nomme anges, archanges, chérubins, séraphins, trônes, puissances, vertus, principautés, et dont nous ignorons les propriétés, les opérations, le nombre, le ministère ! Quelle multitude d’astres, de soleils, de mondes mouvants, au prix desquels notre terre n’est qu’un point, et dont nous ne connaissons ni la variété, ni l’éclat, ni la destination ! Combien, dans le sein de la terre, de plantes, d’animaux, dans la connaissance desquels l’industrie de l’homme n’a pu encore pénétrer ! (…)

Les objets les moins susceptibles en apparence de grandeur et de difficulté, absorbent l’esprit de l’homme s’il veut les approfondir.  Qu’il se considère soi-même, il se perdra dans la méditation de sa propre essence.  Qu’est-ce qu’un homme ?  Qu’est-ce que cette âme qui pense et qui réfléchit ?  Qu’est-ce que cette union d’un esprit à une portion de matière ?  Qu’est-ce que cette matière même à laquelle un esprit est uni ?  Autant de questions, autant d’abîmes, autant de profondeurs impénétrables dans les voies du Créateur.

1° Qu’est-ce que cette âme ?  Qu’on nous dise en quoi consiste son essence ? Est-ce la puissance de déployer ses facultés ? Mais de là il suit cette conséquence qu’une âme peut avoir l’essence d’une âme ans avoir jamais pensé, raisonné, réfléchi, pourvu qu’elle ait la puissance de le faire.  Est-ce même l’acte de penser ?  Mais de là il suit cette autre conséquence qu’un esprit cesse d’être esprit lorsqu’il cesse de penser : ce qui semble contraire à l’expérience.  Qu’est-ce donc que notre âme ?  Est-ce cet amas de pensées qui nous occupent et qui se succèdent l’une à l’autre ?  Mais comment telles ou telles pensées, dont aucune n’est essentielle à l’âme, constituent-elles son essence lorsqu’elles sont jointes ensemble ?  Est-ce un sujet différent de chacune de ces pensées particulières ?  Mais qu’on nous donne, s’il est possible, une idée distincte de ce sujet.  Qu’est-ce donc qu’une âme ?  Est-ce une substance immatérielle, indivisible, différente du corps, et qui ne peut être enveloppée dans ses ruines ?  Sans doute ; mais lorsque vous en donnez cette notion, vous dites ce que l’âme n’est pas, plutôt que ce qu’elle est en effet : vous en éloignez les fausses idées, mais vous n’en donnez pas une véritable : vous dites bien que l’esprit n’est pas un corps, mais vous n’expliquez pas ce que c’est que l’esprit ; et je cherche une idée claire, réelle, positive.

2° Mais si je me confonds moi-même en considérant la nature de mon âme, je me confonds de nouveau quand je cherche la liaison de cette âme avec ce corps.  Qu’on me dise par quelle merveille une substance sans étendue et sans partie peut s’unir à un sujet matériel et étendu ?  Quelle liaison il y a entre la volonté de se mouvoir et le mouvement ?  Quel rapport entre la trace d’un cerveau et l’idée d’un esprit ? Comment l’âme, avant que d’avoir son idée présente, va la chercher ?  Et si elle l’a présente, comment est-il besoin qu’elle la cherche ?  Avoir recours à la puissance de Dieu, cela est sage, j’en conviens, si l’on se sert de cette réponse pour avouer son ignorance ; mais si l’on s’en sert pour la couvrir, si l’on prétend avoir beaucoup expliqué quand on a dit que c’est Dieu qui sait toutes ces choses, on se trompe sans doute ; c’est dire je n’en sais rien, en termes philosophiques, et lorsqu’il semble que l’on va dire je le sais.

3° Enfin je demande que l’on explique ce que c’est que le corps humain.  Que dis-je, le corps humain ; j’en prends la plus petite partie ; je n’en prends qu’un atome, et qu’un petit grain de poussière, et je le donne à examiner à toutes les écoles et à toutes les académies de l’univers.  Cet atome a de l’étendue, il peut être divisé ; il est susceptible de mouvement, il réfléchit la lumière.  Il n’y a pas un seul de ses attributs qui ne nous fournisse mille et mille questions que le plus grand philosophe ne saurait résoudre.  Mes frères, quand on est dans une école, quand on occupe une chaire académique, quand on se fait une loi de répondre à tout, il est aisé de parler, et de trouver beaucoup de discours (Ecclésiaste 7 :29), comme s’exprime le sage. Il y a un art, qui s’appelle soutenir, et cet art est bien nommé ; car il ne consiste pas à peser les difficultés et à les résoudre, ou à reconnaître son ignorance, mais à persister dans sa propre thèse avec acharnement.  Mais quand on est dans son cabinet, quand on médite de sang-froid, quand on cherche à se satisfaire, et qu’on a d’ailleurs quelque justesse d’esprit, on raisonne d’une autre manière.  Il n’y a point d’homme sincère, s’il a un bon génie, qui ne soit contrait de reconnaître que la pesanteur, que la dureté, que la lumière, que l’étendue, sont des sujets sur lesquels on a dit jusqu’à ce jour des choses très curieuses et très spirituellement imaginées, mais qui laissent l’esprit, après tout, à peu près dans la même incertitude où il était auparavant.  Ainsi ce génie sublime, cet auteur de tant de volumes, ce philosophe consommé, ne peut pas expliquer ce qu’est un grain de poussière ; un atome, un atome est un écueil fatal à sa philosophie, où toute sa science se brise et s’évanouit.

Concluons que la nature, ce miroir où Dieu se peint à nos yeux, est couvert d’ombres et d’obscurités.  C’est ce qui est énergiquement exprimé par deux auteurs sacrés, par saint Paul et par le saint homme Job.  Dieu a fait, dit le premier, Dieu a fait l’étendue de la terre, l’ordre des temps et des saisons, les bornes de l’habitation des hommes, afin qu’ils cherchent le Seigneur, pour le trouver en quelque sorte comme en tâtonnant (Actes 17 :26, 29).  Voilà la vraie voie de Dieu, et l’abîme tout ensemble. Afin qu’ils cherchent le Seigneur : voilà la voie qui nous conduit jusqu’à Dieu ; pour le trouver en quelque sorte comme en tâtonnant ; voilà l’abîme.  Et dans le chapitre 26 de Job, l’auteur sacré dépeint, avec de vives couleurs, la multitude, la variété, le nombre innombrable des ouvrages du Créateur, et il finit par reconnaître que tout ce que nous connaissons n’est rien, au prix de ce que nous ignorons encore. Il étend le septentrion, dit-il ; il suspend la terre sur le néant ; il a compassé des bornes sur les eaux tout autour ; les colonnes des cieux s’étonnent et s’ébranlent à sa menace : il fend la mer par son pouvoir ; il frappe les flots par on intelligence.  Cependant ce ne sont là que les flots de ses voies. Pesez bien ces expressions. Cette étendue, cette terre, ces trésors d’eaux amassées, ces colonnes des cieux, ces espaces infinis, ce soleil avec sa lumière, ces cieux avec leurs astres, cette terre avec ses plantes, cette mer avec ses poissons, ce ne sont là que les bords de ses voies, ce que nous en savons est peu de chose, et qui est-ce qui pourrait sonder le grand éclat de sa puissance ? Crions donc, placés sur les bords des ouvrages de la nature : Ô profondeur !

 

Source:  Jacques Saurin, sermons sur divers textes de l’Écriture Sainte, réimpression par Pierre Thierry Benoit du texte en orthographe modernisée de l’édition publiée à Paris en 1829, vol 1 & 2, p. 102-105, 2017.

Eric Kayayan
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