L’ÉGLISE SOUS LA CROIX (3)

La vie du jeune prédicant Fulcran Rey a fait sur ce blog l’objet d’un précédent article, tiré d’un ouvrage de Daniel Benoit « L’Église sous la Croix », paru en 1882.  Après la Révocation de l’Edit de Nantes par le roi Louis XIV, en 1685, les protestants se réunissaient en assemblées secrètes pour continuer à célébrer le culte, malgré l’interdiction royale.  C’est cette période du Protestantisme français que l’on appelle “le  Désert”.

Le jeune Rey, qui dirigeait de ces assemblées, ne savait que trop qu’il risquait la mort pour avoir contrevenu aux termes de cet édit inique.  Mais sa foi était plus forte que la crainte ou les hésitations.  Après avoir écrit à son père une lettre où il lui faisait ses adieux dans l’éventualité d’une capture par la police du roi, Fulcran s’était mis à proclamer la vérité évangélique avec une force nouvelle.  Il disait aux fidèles qui se groupaient autour de lui que la vérité qu’ils croyaient était la seule qu’il fallait croire; que c’était un dépôt qu’il fallait conserver comme on l’avait reçu; que c’était la perle de grand prix pour laquelle il fallait laisser toute autre chose; que c’était un trésor qu’il fallait préférer à toutes les richesses du monde et même à sa propre vie.

On a conservé l’écho de ses brûlantes improvisations: Athlètes de Jésus-Christ, s’écriait-il, vous qui vous êtes relâchés dans le combat et qui revenez pour combattre, et vous, fidèles combattants, qui jusqu’ici n’avez pas lâché pied, essuyez toutes les attaques de Satan et de ses émissaires; soutenez tous les coups de ses troupes de dragons armés contre vous.  Fortifiez-vous au Seigneur et en la puissance de sa force.  Soyez revêtus de toutes les armes de Dieu pour résister à toutes les embûches du diable et pour soutenir tous les combats où vous allez entrer.  Je sais quelle est la rage de vos ennemis; elle n’est pas satisfaite des maux qu’elle vous a faits, elle veut vous en faire encore de plus grands.  Il n’y a rien qu’elle ne fasse pour venir à bout de vous.  Si elle vous ferme les passages pour vous empêcher de fuir, ce n’est peut-être que pour dégainer enfin son glaive contre vous et pour employer contre vous les gibets et les flammes.  Tenez ferme contre tous ceux qui voudraient vous ravir votre couronne, car ils sont obstinés dans le furieux dessein de vous la ravir.  Ayez plus de constance pour leur résister qu’ils n’ont de force et de furie pour vous tourmenter.

Pendant six semaines Fulcran Rey ne cessa de visiter et d’exhorter ses frères. Fatigué par ses courses et ses prédications, il descendit à Anduze pour s’y reposer quelques jours.  C’est là qu’un certain Alméras, originaire de cette ville, qui lui avait témoigné beaucoup de sympathie et lui avait servi de guide dans les Cévennes, le trahit lâchement.  Il n’avait pu résister à l’appât de la forte somme offerte par l’intendant du roi Bâville à qui livrerait le prédicant. Dans la nuit du samedi au dimanche, pendant que Rey se recueillait dans une maison de la ville et se préparait pour la prédication du lendemain, les soldats royaux qu’on appelait les dragons, mirent la main sur lui.  Ils l’enfermèrent aussitôt dans l’hôtel de ville, et comme l’un d’eux le poussait violemment dans son cachot, en le prenant aux cheveux, le prisonnier lui dit: Souviens-toi que Dieu te punira selon tes oeuvres. Cette parole ne devait pas tarder à se vérifier.  S’étant pris de querelle avec un de ses camarades, ce malheureux soldat fut, le soir même, tué en duel.  Rey fut chargé de fers et gardé à vue par six dragons qui reçurent l’ordre de ne laisser personne approcher du prisonnier.

Le juge du lieu lui fit subir un premier interrogatoire: Avez-vous prêché? lui demanda-t-il  – Oui, répondit le prévenu, c’est le devoir que Dieu m’a prescrit et ma tâche ordinaire. – Dans quel endroit? – Partout où j’ai trouvé des fidèles assemblés.  – Quelles étaient ces personnes? – Je n’ai pas fait attention à les connaître, mais à leur apprendre leur devoir. – Quel était votre but en prêchant? – J’avais en vue de les consoler et de les affermir dans la crainte de Dieu et dans la repentance de leurs péchés. Après cet interrogatoire, trente dragons furent chargés de le conduire à Alès.  Plusieurs femmes l’accompagnèrent hors de la ville en pleurant, mais il leur dit, à l’exemple de Jésus-Christ: Pourquoi pleurez-vous et pourquoi vous affligez-vous en vos coeurs?  Ne pleurez pas sur moi mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos péchés, pour trouver grâce devant Dieu et pour obtenir miséricorde, ce qui vous est très nécessaire, et ce après quoi vous devez toujours soupirer.

A Alès, notre prisonnier dut subir un second interrogatoire devant Lefèvre, lieutenant criminel de Nîmes; mais il répondit avec autant de présence d’esprit et de fermeté qu’à Anduze.  Des moines de différents ordres s’efforcèrent de le convertir, mais tous leurs efforts furent inutiles; ils trouvèrent toujours en lui un même coeur et la même résolution.  Ce qu’il leur dit de sa religion et de son devoir de la prêcher et de la garder jusqu’à son dernier soupir et de tout souffrir pour elle, les émut si fort qu’en sortant de la prison ils ne purent s’empêcher de verser beaucoup de larmes.  Ceci est certainement un fait étrange, mais qui s’explique par la sérénité du jeune prisonnier.  Alors on défendit avec soin l’accès de sa prison et on le garda à vue pour qu’il lui soit impossible de continuer son ministère dans les fers.  Mais on ne pouvait l’en empêcher.  Sur le chemin de Nîmes, il rencontra beaucoup de protestants de tout âge et de toute condition qui, les larmes aux yeux, faisaient des voeux pour qu’il soit acquitté.  Il les remercia, implora sur eux, à son tour, les bénédictions divines et les encouragea vivement à mener une vie conforme à l’Evangile.  Le juge qui l’accompagnait lui promit plusieurs fois la vie sauve, s’il abjurait: Je suis pleinement assuré, lui répondit le jeune homme, de la pureté de ma religion.  J’aime mieux mourir mille fois que de la quitter.  Ne me parlez plus de cela.  Puis il ajouta: La grâce que je vous demande, c’est que vous défendiez à mes parents, quand je serai à Nîmes, l’accès de ma prison.  Il craignait que la vue de leur douleur n’amollît son courage.  Il se contenta de leur faire dire qu’ils pouvaient être sûrs de sa fermeté, de sa constance, et de sa parfaite résignation à la volonté de Dieu.

En fait il n’avait pas à craindre la visite de ses parents car il ne fit que traverser sa ville natale, où il pensait peut-être qu’on instruirait son procès.  Mais on n’avait pas l’intention de l’y faire mourir. Comme la ville de Nîmes était pleine de protestants, on craignait une émeute. Tout au moins on craignait que le spectacle du martyre de ce jeune homme et sa constance ne réveillent la conscience de tant de gens qui, conservant la vérité dans leur coeur, la cachaient au-dedans d’eux.

Arrivé de nuit et enfermé quelque temps dans la conciergerie, où il eut encore à subir les assauts impuissants des prêtres, il repartit de nuit, afin qu’on ne donne pas l’éveil et qu’on puisse le conduire sûrement à Beaucaire, où l’intendant Bâville vint le rejoindre. Cet homme usa tout d’abord de douceur envers le prisonnier, l’exhortant, le conjurant même, au nom de sa jeunesse et de tous les biens de cette vie, de se convertir pour avoir la vie sauve.  Mais à toutes ces insinuations, Fulcran répondait: Je n’aime pas le monde ni les choses qui sont dans le monde; j’estime tous les avantages dont vous me parlez comme de l’ordure.  Je les foule à mes pieds.  La vie ne m’est pas si précieuse, pourvu que je gagne Christ.  Quelle que soit la mort que j’endure pour lui, elle me sera glorieuse, et je serai trop heureux si je meurs pour lui et pour la cause pour laquelle il est mort!  Et, comme un autre martyre, le Père de l’Eglise du second siècle Polycarpe, il ajoutait: Comment quitterais-je un si bon maître!  Il ne m’a jamais fait que du bien.

Après le tour de l’intendant vint celui des prêtres et des moines.  Ils le visitèrent dans sa prison et mirent tout en oeuvre pour le faire rentrer dans le giron de l’Eglise officielle.  Il déjoua leurs pièges et réfuta sans peine leurs arguments.  Comme ceux de Nîmes, d’Alès ou d’Anduze, ils furent obligés de reconnaître qu’ils n’avaient jamais entendu si bien parler et que ce jeune homme rendait compte de sa foi d’une façon merveilleuse.  Qu’il est vrai de dire que Dieu n’abandonne jamais ses enfants dans l’épreuve, et qu’il leur donne, à l’heure où ils en ont le plus besoin, une sagesse à laquelle personne ne peut résister!

Seul contre tous, ce jeune homme de vingt-quatre ans confondait ses persécuteurs.  Bâville devait en avoir une preuve nouvelle.  Il fit asseoir le prévenu sur la sellette (sous l’Ancien Régime il s’agissait d’un tabouret constitué d’une pièce de bois très basse et sans dossier, ainsi faite de manière à humilier l’accusé), et fit une dernière tentative auprès de lui.  N’avez-vous pas agi, en prêchant, contre la volonté du roi? lui demanda-t-il. Le Roi des rois me l’a ainsi ordonné, répondit Rey, et il est juste d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes – Monsieur Rey, vous avez encore du temps pour vous sauver – Oui, Monseigneur, et c’est ce temps que je veux encore employer à mon salut – Changez, et vous aurez la vie. – Oui, Monseigneur, il faut changer, mais c’est pour aller de cette terre de misère au royaume des cieux, où une heureuse vie m’attend que j’aurai et possèderai bientôt. – Craignez-vous qu’on ne vous tienne pas la promesse de vous sauver la vie? – Ne me parlez plus de cette vie; j’en suis détaché.  Je n’ai plus d’espérance en elle.  Je cherche et j’attends toute autre chose.  La mort m’est meilleure que la vie.  Dieu m’a fait la grâce de connaître ma religion; Dieu me fera la grâce de mourir pour elle.  Pour tous les trésors de la terre, je ne laisserai pas ceux du ciel – Pesez les suites de votre résistance, continua encore Bâville. – Je n’ai plus à décider ce que je dois faire; j’ai déjà choisi.  Il n’est plus question ici de marchander.  Je suis tout prêt à mourir, si Dieu l’ordonne.  Toutes les promesses ne sauraient m’empêcher de rendre à mon Dieu ce que je lui dois.

Un contemporain de ce procès, qui y assista, rapporte que Fulcran Rey fit toutes ces réponses avec un même ton de voix, avec beaucoup de respect, de douceur et de modération, en donnant toujours des marques d’une résignation à Dieu.  Dans tous ces discours et dans tous ses gestes, il faisait voir que le Saint Esprit s’était répandu sur lui avec abondance et qu’il était secouru du ciel d’une façon extraordinaire. Dans le prochain article on verra ce que furent les derniers moments de la vie du jeune prédicant Fulcran Rey, et comment il ne se départit à aucun moment du courage et de la persévérance dont il avait fait preuve jusque-là.

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Eric Kayayan
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