“COMME TOI-MÊME”: UNE QUESTION DE DEGRÉ ET DE PROPORTION

jean-daille

Jean Daillé (1594-1670) fut l’un des pasteurs de l’Église réformée de Charenton de 1626 à sa mort.

Mais peut-être vous étonnerez-vous de la mesure que le Seigneur prescrit à cet amour du prochain, voulant que nous l’aimions comme nous-mêmes. Car, me direz-vous, si tout homme est mon prochain, comment sera-t-il, ou possible, ou juste que j’aime mon prochain comme moi-même ?  Aimerai-je tout homme autant que moi-même ?  S’il en est ainsi, il faudra donc que j’aime tous les hommes également ; s’il n’y a point d’amour plus grand que celui que nous nous portons à nous-mêmes et quand même il y en aurait, cela ne résoudrait pas la difficulté.  Car puisque le Seigneur ne semble nous donner d’autre mesure de l’amour que nous portons à autrui, il s’ensuit clairement, que tout l’amour que nous portons aux hommes doit être égal, puisque toutes les choses qui se rapportent à une même mesure sont de nécessité égales entre elles.

Or que l’amour que nous portons à tous nos prochains soit égal, cela est contraire à la volonté de Dieu, et de plus à la nature même des choses.  Car s’il me faut aimer tous les hommes également, que deviendra donc ce que nous ordonne S. Paul : que nous faisions du bien à tous, mais principalement aux frères en la foi (Gal. 6:10) ?  Que deviendra encore ce que le S. Esprit nous commande si expressément et de respecter très particulièrement nos pères et mères, nos magistrats, nos concitoyens et nos semblables ?

Mais cela est aussi impossible ; car puisque l’union que les hommes ont avec nous est, comme il paraît clairement, la raison et le fondement de l’amour que nous leur portons, comment cet amour pourrait-il être égal envers tous les hommes, puisque l’union dont il procède est si différente, plus serrée et plus étroite envers quelque uns, plus générale et plus commune envers les autres ?  Quoi ! N’avons-nous point plus d’union avec nos parents, qu’avec des étrangers ? Avec d’honnêtes gens, qu’avec des barbares ?  Avec les fidèles qu’avec les idolâtres ?  Avec les Chrétiens qu’avec les Turcs et autres Mahométans ? Certes, il est fort clair qu’il y a une très grande différence ; d’où résulte que l’amour qui en procède est donc différent, suivant la même proportion.

Ces choses sont si évidentes, mes Frères, qu’on ne les peut nier sans renverser toute la raison, la nature et l’Écriture.  Nous disons donc que le sens de ce Commandement du Seigneur, que nous aimions nos prochains comme nous-mêmes, n’est pas que nous aimions tous les hommes autant et dans le même degré que nous nous aimons nous-mêmes, vu les susdites absurdités qui s’en ensuivraient, mais bien que nous les aimions sincèrement et sans feinte, et d’une ardente affection tel qu’est l’amour dont nous nous aimons nous-mêmes ; car ce mot comme , que nous employons pour signifier le rapport et la ressemblance que les choses ont les unes avec les autres, ne les compare pas toujours en degré ; mais quelquefois en espèce tant seulement, et induit qu’elles sont de même sorte ; mais non pas simplement de même mesure.

Par exemple, quand le Seigneur nous commande d’être parfaits comme son Père qui est aux Cieux est parfait, il est évident qu’il compare la perfection qui doit être en nous avec celle qui est en Dieu, non en degré et en mesure, mais en genre et en espèce seulement, c’est-à-dire qu’il nous ordonne d’être des hommes parfaits, de même que son Père est un Dieu parfait, que nous ayons en notre espèce la perfection dont elle est capable, de même qu’en Dieu il y a une perfection vraiment divine.  De même, quand nous disons que du linge est blanc comme neige, nous n’égalons pas sa blancheur à celle de la neige à l’égard du degré ; car il est certain qu’il n’y a rien au monde de si blanc que la neige ; mais à l’égard de la perfection de cette qualité seulement, voulant dire, qu’il est très blanc, et autant qu’un linge peut l’être.  De même quand l’Écriture nous ordonne d’aimer notre prochain come nous-mêmes, c’est autant que si elle disait : Tout ainsi que vous vous aimez vous-mêmes d’une vraie, sincère et ardente affection, cherchant votre bien et fuyant votre mal de tout votre possible, aimez aussi vos prochains d’une même espèce d’amour, avec une affection sincère et véhémente, qui leur procure leur bien et détourne tout mal d’eux, vous intéressant en ce qui le regarde, comme si c’était votre fait même.  Car l’amour est une chose d’une très grande étendue, qui a non seulement plusieurs degrés, mais même plusieurs espèces.

Il y a fort peu de créatures au monde qui ne se puissent et ne se doivent aimer, pourvu que ce soit d’une manière convenable. Nous aimons les choses inanimées, nous aimons celles qui ont quelque vie, celles qui ont du sentiment, comme les animaux, témoin le Sage qui dit que le juste a égard à la vie de sa bête (Prov. 12 :10).  Mais toute cette espèce d’affection, si elle est bien réglée, est une affection faible.  Ce n’est pas de celle-là que nous devons aimer les hommes, mais d’une autre bien plus ardente, à savoir de cette même sorte d’affection dont nous nous aimons nous-mêmes.  Or rien n’empêche qu’une telle affection n’ait plusieurs degrés, qu’envers les uns elle ne soit plus grande, et envers les autres moindre, bien que partout elle soit grande et sincère.

Les lumières de tous les astres sont grandes et claires, et néanmoins, bien qu’elles conviennent en ce genre, elles diffèrent en degrés, celle du soleil étant, sans comparaison, plus éclatante que celle de la lune, et celle de l’étoile du matin, qui est beaucoup plus brillante que n’est celle de quelques autres, qui en comparaison, n’ont qu’une clarté sombre et pâle, comme dit l’Apôtre (1 Cor. 15 :41) qu’autre est la gloire du soleil, autre celle de la lune, autre celle des étoiles, et qu’une étoile est différente de l’autre en gloire.  Tel est l’amour que le chrétien doit à ses prochains, plus ou moins, selon que l’image du Seigneur, le principal lien de leur union, y reluit plus ou moins clairement ; selon aussi que les liaisons naturelles et civiles y sont plus ou moins fortes.  Car Jésus-Christ n’est pas venu pour abolir ou relâcher aucune de ces liaisons honnêtes qu’il a lui-même établies dans le gendre humain.

Ne pourrait-on pas dire encore aussi que ce mot comme est en cet endroit employé pour signifier la raison plutôt que la mesure de l’amour que nous devons à nos prochains. Aime ton prochain comme toi-même, c’est-à-dire comme une personne qui t’est, non étrangère et hors de toi, mais très proche et très intime, comme un autre toi-même ?  Car la liaison que nous avons avec les hommes, ci-dessus représentée, est telle et si étroite qu’ils sont tous comme autant d’autres nous-mêmes.

Mais encore à considérer tout ceci plus exactement, il semble que notre Seigneur ne veuille en ces mots nous commander autre chose, sinon que nous nous fassions nous-mêmes la mesure de l’amour que nous portons à autrui, c’est-à-dire, que nous l’aimions autant, et en la même façon que nous voudrions qu’il nous aimât, si nous étions en sa place et lui en la nôtre, suivant cette maxime vraiment divine qu’il nous prescrit lui-même en Saint Matthieu (7 :17) : Toutes les choses que vous voulez que les hommes vous fassent ; faites-les leur aussi réciproquement.  Et que le sens de l’un et de l’autre de ces Commandements soit le même, il apparaît premièrement par la nature des choses.  Car la charité consiste toute entière en cela, ensuite de ce que le Seigneur ajoute à l’un l’autre de ces commandements la même clause.  Car comme Matth. 22, après avoir prononcé ces deux commandements : Tu aimeras Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même, il ajoute : De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes, de même au 7e chapitre du même Évangile, après nous avoir ordonné de faire aux hommes toutes les choses que nous voudrions qu’ils nous fassent, ajoute positivement : Car c’est la loi et les Prophètes.

Et cela ainsi posé, il n’y a plus aucune difficulté en tout ce commandement, étant évident que nous ne requérons pas de toutes sortes de personnes les mêmes devoirs et le même degré d’affection, mais différents selon les divers degrés d’union qu’ils ont avec nous.  Ce commandement donc nous oblige à vouloir du bien à tous les hommes du monde, quels qu’ils soient, les aimant et affectionnant comme des créatures qui nous sont très étroitement unies, ayant une même nature que nous, et descendants d’un même Père ; à procurer leur salut de tout notre possible, évitant soigneusement toutes les choses qui pourraient les choquer, pratiquant fidèlement celles qui les peuvent édifier, sans que les différences qui sont entre eux et nous, soit pour le corps, soit pour l’âme, soit pour les biens qu’on appelle communément de la fortune, doivent altérer ou éteindre cette bonne affection.

Mais cela n’empêche pas que nous n’en aimions les uns plus que les autres, selon que leur union avec nous est ou moindre ou plus grande, soit dans la nature, soit dans l’ordre humain, soit dans la Religion.  Cela n’empêche point non plus que nous ne puissions, ou les châtier, s’ils sont nos inférieurs, ou leur résister, s’ils sont nos égaux, par des voies légitimes et convenables, quand ils entreprennent de nous faire du mal, parce que et le châtiment et la sûreté ne détruisent point l’amour et l’affection, et peuvent s’exercer par une âme exempte de toute haine, et pleine de charité envers ceux-là mêmes que l’on corrige avec le plus de sévérité, et auxquels on s’oppose avec le plus de vigueur.

Eric Kayayan
MON DERNIER ARTICLE
DIEU OU LE NÉANT?
VÉRITÉ OU INFOX?
L’ATHÉISME PRATIQUE
SOUMISSION ET LIBERTÉ
UN NOUVEL AN DE GRÂCE
L’ESPRIT DE NOËL
LE DÉCALOGUE 2
LE DÉCALOGUE 1
QUE TON RÈGNE VIENNE
BATIR UN MONDE NOUVEAU
SAUVÉS PAR GRÂCE
Transhumanisme 1
LA CRISE IDENTITAIRE
AVEC OU SANS CHUTE?
LA FORCE DU MENSONGE
PRÉVENIR POUR SAUVER
TENDRE L’AUTRE JOUE
CRISE DE LA MORALITÉ
JÉSUS ET L’HISTOIRE
QUE TON REGNE VIENNE
ISRAEL ET LES NATIONS
DESTIN OU PROVIDENCE
UN MONDE EN DÉRIVE
AVEC OU SANS CHUTE?
L’HOMME NOUVEAU
JUGER OU NE PAS JUGER?
LE RETOUR DU CHRIST
LA FORCE DU MENSONGE
QUI FAUT-IL BLAMER?
LA FOI DE L’ATHÉE
Précédent
Suivant
  • Foi & Vie Réformées QUI SOMMES-NOUS
    Foi et Vie Réformées est une association Loi 1901, dont l’objet est le suivant: la promotion et la diffusion, en priorité en France et dans le monde francophone, de la foi...
    lire la suite
  • SUIVRE FOI & VIE RÉFORMÉES
    Recevoir par e-mail les dernières publications de Foi et Vie Réformées :

Nous utilisons des cookies sur notre site

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'installation des cookies destinées à la diffusion de podcasts, vidéos et autres messages pertinents au regard de vos centres d'intérêts.