BIEN SE CONNAÎTRE SOI-MÊME

Dieu qui est riche en miséricorde, par sa grande charité, dont il nous a aimés lorsque nous étions morts dans nos fautes, nous a vivifiés ensemble avec Christ, par la grâce duquel vous êtes sauvés, et nous a ressuscités ensemble, et nous a fait asseoir ensemble dans les lieux célestes en Jésus-Christ. (Éphésiens 2:4-6)

Dans la seconde partie de son sermon sur le jour de l’Ascension, Jacques Saurin (1677-1730) traite des moyens qui sont donnés au fidèle pour l’assurer qu’il remplit les conditions sous lesquelles il peut se promettre de participer à l’exaltation promise dans ce passage de la lettre de Paul aux Éphésiens.  Une véritable connaissance de soi-même est nécessaire, sans laquelle on se nourrit d’illusions sur  soi-même, ce qui arrive très fréquemment.  Saurin dresse un portrait spirituel et psychologique à la fois acéré et sans complaisance du coeur humain, tout en indiquant quelques remèdes à apporter contre ces fausses idées qu’on entretient volontiers sur soi-même:

 Le fidèle est vivifié, ressuscité, assis ensemble aux lieux célestes avec Jésus-Christ, parce qu’il a des moyens de se reconnaître et de s’assurer qu’il remplit les conditions sous lesquelles il peut se promettre de participer à cette exaltation.  Je ne prétends pas que cette connaissance soit aisée ; je la tiens au contraire pour une des plus difficiles auxquelles un homme puisse parvenir, et sans entrer ici dans le détail des raisons qui en prouvent la difficulté, il me suffit d’en alléguer une seule ; c’est la rareté des personnes qui se connaissent.  C’est un ridicule perpétuel que les jugements que les hommes forment sur eux-mêmes.  Le monde est rempli de gens qui s’aveuglent sur tout ce qui les regarde.

On se fait illusion sur son corps. Combien de personnes disgraciées de la nature, des personnes qu’on dirait n’être qu’ébauchées, et dont Dieu semble n’avoir que posé, s’il faut ainsi dire, les premiers échafaudages, se forment d’elles-mêmes des idées directement opposées à la vérité.  Parlez des qualités corporelles de tels et tels : elles seront les premières à en faire un sujet de dérision, trouvant celui-là trop mince, celui-ci trop fourni : condamnant tout le genre humain, ne faisant grâce qu’à elles-mêmes.  Si nous sommes si sujets à nous aveugler sur des choses sensibles, palpables, que sera-ce sur des choses d’un autre genre ?

On se fait illusion sur son esprit.  Combien de gens ignorants, pesants, stupides, s’imaginent être savants, philosophes, grands politiques, avoir l’esprit juste, éclairé, admirable, et se l’imaginer si fortement, que l’univers entier ne saurait les en dissuader. De là vient qu’ils priment sans cesse dans la société : ils s’écoutent, ils s’admirent, ils prononcent, ils décident en dernier ressort, et semblent vous dire par tous leurs discours : Je suis un personnage extraordinaire.  Mais vous n’avez ni éducation ni étude : n’importe, le naturel supplée à l’un et à l’autre. Mais vous vous encensez : n’importe encore, c’est le mauvais goût du siècle.  Mais vous êtes la risée du genre humain : n’importe encore, ç’a été le sort des grands hommes d’être l’objet de l’envie et de la calomnie.

On se fait illusion sur son cœur.  Trouvez-vous au milieu d’une troupe de médisants ; parlez contre la médisance, chacun se rangera de votre côté.  Les plus coupables se croiront les plus innocents.  Ils vous diront que c’est là un vice odieux, abominable, exécrable.  Ils vous diront que le magistrat devrait établir des lois contre ceux qui en sont coupables, et les bannir de la société des hommes.  Et tandis qu’ils sont possédés eux-mêmes de cette indigne passion, et qu’ils répandent eux-mêmes le poison de leur malignité, ils se croient parfaitement affranchis de ces péchés.  Ce portrait vous est-il inconnu mes frères ?  Dépeint-il des mœurs qui soient étrangères ? Si tel de vous manque de s’y connaître, il justifie ce que nous voulons prouver sur la difficulté de la connaissance de soi-même.

Mais si cette connaissance est difficile, elle n’est pas impossible.  Le fidèle emploie principalement deux moyens pour y parvenir. 1° Il étudie son propre cœur. 2° Il souffre que d’autres le dévoilent à ses yeux.

Premièrement il étudie son propre cœur.  Ne nous étonnons pas de ce que la plupart des hommes se connaissent si mal.  Ils sont presque toujours hors d’eux-mêmes : les objets extérieurs occupent toute la capacité de leur âme : ils ne descendent jamais dans le fond de leur conscience.  Appelleriez-vous étudier son cœur, s’examiner à la hâte par la lecture de quelques livres de préparation, la veille d’une communion ; prêter quelques moments d’attention aux maximes d’un prédicateur, bien plus dans le dessein de les appliquer aux autres, que d’en faire l’application à soi-même ? Comment avec une étude si légère parviendrait-on à une connaissance qui coûte tant d’application aux saints du premier ordre ?

Un véritable chrétien s’étudie d’une autre manière.  Il va, le flambeau de l’Évangile à la main, dans les replis les plus cachés de sa conscience.  Il examine les véritables principes de ses actions.  Quand il fait un acte de vertu, il examine si c’est quelque motif humain qui l’anime, ou si c’est le respect pour la loi de Dieu.  Quand il tombe dans le crime, il examine si c’est par surprise, ou si c’est parce que le vice prévaut dans son cœur, et que l’amour du monde est le principe qui y domine. Quand il s’abstient de certains vices, il examine si c’est parce qu’il a véritablement la force d’y résister, ou si c’est seulement parce que l’occasion ne lui en est pas offerte ; et il se demande à lui-même, qu’aurais-je fait si j’avais été dans telle et telle circonstance ?  Aurais-je gardé mon innocence comme Joseph, ou si je l’aurais perdue comme David ?  Aurais-je renié Jésus-Christ comme saint Pierre, ou si j’aurais soutenu le martyre comme saint Étienne ?

Le second moyen que le fidèle emploie pour connaître son propre cœur, c’est de souffrir que d’autres le dévoilent à ses yeux ; ce qui se fait particulièrement ou par les discours publics des ministres de l’Évangile, ou par les entretiens particuliers d’un ami sincère et solide : deux articles bien propres à nous expliquer pourquoi nous nous connaissons pour la plupart si mal nous-mêmes.

A peine pouvons-nous supporter ces discours publics, dans lesquels on entre dans les détails sans lesquels il est impossible qu’on nous apprenne à nous connaître.  Nous aimons les généralités.  Notre portrait nous choque lorsqu’il est ressemblant.  C’est une chose bien digne de remarque que ce que nous admirons le plus dans les sermons des morts, c’est ce que nous détestons davantage dans ceux des vivants.  Quand nous lisons dans les sermons prononcés quelques siècles avant le nôtre, ces traits hardis, dans lesquels les prédicateurs démasquaient les hypocrites de leur temps, reprenaient les vices des grands comme ceux des petits, attaquaient l’adultère, la concussion, l’esprit tyrannique, en la présence de ceux mêmes qui s’y abandonnaient, nous nous écrions : quel zèle ! Quel courage ! Quelle fermeté ! Mais quand un prédicateur vivant veut se former sur ces grands modèles, quand il veut suivre les exemples d’Élie, qui disait à Achab, Non, ce n’est pas moi qui trouble Israël, c’est toi et la maison de ton père (1 Rois 18 :18) ; quand il veut suivre l’exemple de Nathan, qui disait à David : C’est toi qui es cet homme-là (2 Samuel 12 :7) ; celui de saint Jean-Baptiste qui disait à Hérode : Il ne t’est pas permis d’avoir la femme de ton frère (Marc 6 :18) : alors nous nous écrions : Quelle audace ! Quelle témérité ! Mes frères, il n’est pas à propos que je m’étende aujourd’hui sur cet article, mais j’ose emprunter ici les paroles de Jésus-Christ à ses disciples : J’ai beaucoup de choses à vous dire, mais elles sont encore au-dessus de votre portée (Jean 16 :12).

Si nous ne pouvons pas supporter les discours publics dont nous venons de parler, beaucoup moins pouvons-nous supporter les avis particuliers d’un ami solide et sincère, qui nous dévoile notre propre cœur.

Quel trésor qu’un ami qui a toujours devant les yeux, je ne dis pas seulement notre honneur, notre réputation, mais particulièrement notre devoir, notre conscience, notre salut ! Quel trésor qu’un homme qui ne se sert du pouvoir qu’il a sur nous que pour nous détromper quand nous sommes dans l’erreur, que pour nous ramener quand nous nous égarons, que pour nous apprendre à démêler les prétextes dont nous nous servons pour justifier nos égarements et nos erreurs !  Quel trésor qu’un homme qui nous dit, selon les diverses circonstances où nous nous trouvons : Ici, c’est votre défaut d’expérience qui vous a fait broncher ; là, c’est celui de votre éducation ; ailleurs, c’est le cercle des flatteurs dont vous aimez à être environné ; dans une autre occasion, c’est l’idée trop avantageuse que vous vous êtes formée de vous-même, qui vous persuade que vous êtes toujours sincère dans vos discours, toujours droit dans vos intentions, toujours égal dans vos amitiés !  Cependant ce précieux trésor, nous le regardons, pour l’ordinaire, non seulement avec dédain, mais avec horreur.  Il suffit qu’un homme ait découvert notre faible pour nous être suspect.  Il suffit qu’il entreprenne de nous dépeindre tel que nous sommes pour nous être odieux.

Un véritable chrétien se sert de tous les moyens qui lui sont donnés pour se dévoiler à lui-même son propre cœur.  A force de s’étudier il parvient à se connaître.  Quand il est parvenu à se connaître, il travaille à se corriger ; il y réussit.  Il s’examine dans ce nouvel état où la grâce l’a fait entrer ; et trouvant au-dedans de lui les caractères du christianisme, il s’en applique les promesses.  Il est assuré qu’il est dans la classe de ceux à qui elles sont faites.  Et qu’est-ce qu’avoir une telle assurance ?  C’est avoir une possession anticipée de tous les biens dont elle est l’objet.  C’est déjà être vivifié, déjà ressuscité, déjà assis ensemble aux lieux célestes en Jésus-Christ.

Source:  Jacques Saurin, sermons sur divers textes de l’Écriture Sainte, réimpression par Pierre Thierry Benoit du texte en orthographe modernisée de l’édition publiée à Paris en 1829, tomes 3 & 4, p. 435-438, 2017.

Eric Kayayan
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