ET LA TERRE JOUIRA DE SON REPOS…

Comment est-il possible qu’une terre dévastée, laissée en friche alors que la population qui l’habitait a été soit décimée par l’ennemi, soit emmenée en captivité, puisse jouir de son repos?

Cette question a priori étrange se pose pourtant à nous à la lecture de quelques textes de l’Ancien Testament qui se renvoient l’un à l’autre.  Pour commencer, un premier texte provient du livre du Lévitique (chapitre 26) et fait partie de la liste des malédictions qui s’abattront sur le peuple de l’Éternel lorsqu’il continuera à être infidèle à l’Alliance que l’Éternel Dieu aura conclue avec lui, malgré tous les avertissements et appels à la repentance qui lui auront été adressés par les prophètes de l’Éternel.  Un second texte nous vient de la toute fin du second livre des Chroniques (chapitre 36), et raconte le sort que connut le peuple et le pays de Juda au moment de l’invasion de son territoire par Nabuchodonosor et les Babyloniens.

Lévitique 26, versets 33-35:

 Quant à vous, je vous disperserai parmi les nations païennes, et je vous poursuivrai avec l’épée, votre pays sera dévasté et vos villes deviendront des monceaux de ruines.  Alors la terre jouira de ses sabbats de repos durant tout le temps qu’elle sera désolée et que vous serez dans le pays de vos ennemis; enfin elle chômera et jouira de son repos.  Durant toute cette période où elle demeurera dévastée, elle se reposera pour les années de repos dont vous l’aurez frustrée le temps que vous l’aurez habitée.   

2 Chroniques 36, versets 15-22 :

L’Éternel, le Dieu de leurs pères, leur avait envoyé de bonne heure des avertissements par l’intermédiaire de ses messagers, car il voulait épargner son peuple et sa propre demeure. Mais ils se moquaient des messagers de Dieu, ils méprisaient ses paroles et se raillaient de ses prophètes, jusqu’à ce que la fureur de l’Éternel contre son peuple monte et soit sans remède.

Alors l’Éternel fit monter contre eux le roi des Chaldéens et tua par l’épée leurs jeunes gens dans leur temple ; il n’épargna ni le jeune homme, ni la jeune fille, ni le vieillard, ni l’homme aux cheveux blancs.  Il livra tout entre ses mains.  Neboukadnetsar emporta à Babylone tous les objets de la maison de Dieu, grands et petits, les trésors de la maison de l’Éternel et les trésors du roi et de ses ministres.

Les envahisseurs incendièrent le Temple de Dieu et démolirent les murailles de Jérusalem.  Ils mirent le feu à tous les palais et détruisirent tous les objets de prix.  Nabuchodonosor fit déporter à Babylone les survivants du massacre et il en fit des serviteurs pour lui et ses fils, jusqu’à la prise du pouvoir par l’empire Perse.  Ainsi s’accomplit la parole de l’Eternel, transmise par le prophète Jérémie; jusqu’à ce que le pays ait joui de ses sabbats, il eut du repos tout le temps qu’il fut désolé, jusqu’à l’accomplissement de soixante-dix ans.

 Mais quelle est cette prophétie prononcée par Jérémie, dont il est question ici ?  Au chapitre 25 du livre de Jérémie on lit les paroles suivantes, prononcée à Jérusalem en 605 avant Jésus-Christ, l’année même de l’accession au trône de Nabuchodonosor (Neboukadnetsar), année qui correspond d’ailleurs à la grande victoire remportée par les Babyloniens sur les Egyptiens à Karkémish, sur la rive de l’Euphrate:

Jérémie 25, versets 8-12 :

C’est pourquoi, voici ce que déclare le Seigneur des armées célestes: Puisque vous n’avez pas écouté mes paroles, je vais envoyer chercher toutes les peuplades du nord – l’Eternel le déclare – et Nabuchodonosor, roi de Babylone, qui servira mes desseins.  Je les ferai venir contre ce pays et contre ses habitants, et contre toutes les nations qui l’entourent.  Je les exterminerai, je les dévasterai, j’en ferai pour toujours des ruines et l’on se moquera d’eux.  Je ferai disparaître de chez eux tous les cris de réjouissance et d’allégresse, la voix du fiancé et de la fiancée, le bruit de la meule et la lumière de la lampe.  Le pays tout entier ne sera plus que ruines et terre dévastée.  Toutes les nations seront assujetties au roi de Babylone pendant soixante-dix ans.  Et au bout de ces soixante-dix ans, je demanderai compte de leur crime au roi de Babylone et à son peuple – l’Eternel le déclare – je sévirai contre le pays des Chaldéens et je le réduirai en désert pour toujours.

 Si nous prenons ces trois textes ensemble, nous observons que le Lévitique contient un avertissement prophétique concernant la ruine du pays et l’exil du peuple de Dieu s’il lui est infidèle, tout en insistant sur le fait que ce même pays dévasté jouirait du repos pendant cette période d’exil.

La prophétie de Jérémie, elle, annonce la venue prochaine de la malédiction contenue au chapitre 26 du Lévitique, car la situation de rébellion dénoncée en forme d’avertissement général dans le Lévitique s’est développée depuis de nombreuses générations, et est en train de porter ses fruits pourris.

Le dernier chapitre du second livre des Chroniques, quant à lui, constate la venue de la malédiction sur Juda, l’exil du peuple, la désolation du pays, et en même temps le fait que, comme l’avait annoncé le Lévitique bien auparavant, la terre jouirait de ses sabbats, donc d’un repos dont elle avait été privée.  A la fin de ce chapitre (v. 22-23) la restauration du peuple juif est aussi mentionnée sous le règne de l’empereur perse Cyrus, qui entre-temps avait défait l’empire babylonien.                                                                         

Il y a donc une ligne directrice qui passe à travers ces trois textes et qui nous parle de l’accomplissement d’une malédiction annoncée comme inéluctable en cas de désobéissance continue à l’Eternel.  Mais cette ligne directrice nous parle aussi du nécessaire sabbat dont non seulement les hommes, mais aussi la terre, doit profiter, en raison même du lien allianciel entre l’homme (Adam) et la terre (adamah) sur laquelle il a été placée par Dieu pour la cultiver et la garder (Genèse 2:7, 15).  De même que les hommes et la terre devaient se reposer durant le sabbat hebdomadaire, chaque septième année devait être une année de repos de la terre et de remise générale de dettes.  Les esclaves hébreux aux mains de leurs frères hébreux devaient aussi recouvrer leur liberté car en dernier lieu c’est à l’Éternel qu’appartenait leur vie, et non à d’autres hommes.  Cette libération faisait partie intégrale du repos offert par le sabbat divin.

Afin de mieux comprendre ceci, lisons deux autres passages du Pentateuque qui donnent des instructions précises à cet égard.

Exode 23, versets 10 à 12:

Pendant six années tu ensemenceras ta terre et tu en récolteras les produits; mais la septième année, tu la laisseras en jachère.  Les pauvres de ton peuple mangeront ce qu’ils y trouveront et ce qu’ils laisseront nourrira les bêtes sauvages.  Tu feras de même pour tes vignes et tes oliviers.  Pendant six jours tu feras tout ton travail, mais le septième jour tu l’interrompras pour que ton boeuf et ton âne jouissent du repos, et que le fils de ta servante et l’étranger puissent reprendre leur souffle. 

Deutéronome 15, versets 1 et 2:

Au bout de sept ans, tu observeras la règle de la remise.  Et voici en quoi consiste la remise : Tout créancier qui aura fait un prêt à son prochain en fera remise, et il ne pressera pas son prochain et son frère quand on aura publié la remise en l’honneur de l’Éternel.  Tu pourras presser l’étranger; mais tu feras remise de ce qui t’appartiendra chez ton frère.  Toutefois il n’y aura pas de pauvre chez toi, car l’Éternel te comblera de bénédiction dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne en héritage pour que tu en prennes possession, pourvu seulement que tu obéisses à la voix de l’Éternel, ton Dieu, en observant et mettant en pratique tout ce commandement que je te donne aujourd’hui. L’Éternel, ton Dieu, te bénira comme il te l’a dit ; tu prêteras sur gage à beaucoup de nations et tu n’emprunteras pas ; tu domineras sur beaucoup de nations, et elles ne domineront pas sur toi.

Toujours au même chapitre (v. 12-15), on lit les prescriptions suivantes sur la libération des esclaves :

Si l’un de tes frères hébreux, homme ou femme, se vend à toi, il te servira six années : mais la septième année tu le renverras libre de chez toi.  Et lorsque tu le renverras libre de chez toi, tu ne le renverras pas les mains vides. Tu le pourvoiras de présents pris sur ton menu bétail, sur ton aire, sur ton pressoir ; tu lui donneras des biens dont l’Éternel, ton Dieu, t’aura béni.  Tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte, et que l’Éternel, ton Dieu, t’a libéré ; c’est pourquoi je te donne aujourd’hui ce commandement.

 Or, à l’époque du prophète Jérémie, le non-respect des ordonnances sur le sabbat et l’étendue de l’exploitation des uns par les autres, avaient atteint un tel niveau que la terre elle-même en était épuisée.  Pour qu’elle puisse retrouver son cycle de repos il fallait qu’elle soit vidée de ses habitants, qu’elle soit donc dévastée par l’ennemi !  Voilà donc le paradoxe de la situation: il aura fallu cette dévastation apportée par les Babyloniens et l’exil d’une nation pécheresse pour permettre à la terre d’être en friche…

En fait, durant cette période d’exil de la nation, seuls les plus pauvres ont pu rester sur place pour cultiver un peu le sol, afin qu’il ne soit pas complètement abandonné.  De cette manière, ce dont on les avait privés jusque-là, la jouissance des fruits de la terre le jour du sabbat, a pu leur revenir, comme c’était l’intention divine avec l’institution du sabbat. Reprenons en effet la prescription sur le sabbat.

Exode 23, versets 10-11:

Pendant six années tu ensemenceras ta terre et tu en récolteras les produits; mais la septième année, tu la laisseras en jachère.  Les pauvres de ton peuple mangeront ce qu’ils y trouveront et ce qu’ils laisseront nourrira les bêtes sauvages.  Tu feras de même pour tes vignes et tes oliviers. 

 Donc l’exil de la très vaste majorité des habitants de Juda suite à la conquête de ce royaume a permis aux plus pauvres des pauvres de pouvoir jouir des fruits de la terre dont on ne leur avait pas laissé profiter.

Complétons ce récit par un passage du second livre des Rois.

2 Rois 25, versets 11-12:

Nebouzaradan, chef de la garde impériale, déporta le reste de la population qui était demeuré  dans la ville, ceux qui s’étaient déjà rendus au roi de Babylone ainsi que ce qui restait des habitants.  Mais il laissa une partie des gens du pays pour cultiver les vignes et les champs. 

L’Eternel a donc accompli le but du sabbat en dépit de la désobéissance de son peuple, voire en leur envoyant un châtiment des plus strict. La présence des plus pauvres sur cette terre dévastée faisait en même temps le lien avec la restauration future du peuple juif sur cette même terre, une fois les années de repos de la terre accomplies.

Il ne s’agit donc en aucun cas d’un événement fortuit, mais bien d’un jugement de Dieu sur son peuple infidèle.  Qui plus est, d’un jugement destiné à accomplir le cycle de repos du sabbat méprisé par le peuple pendant des années.  Le pays tout entier était libéré du poids oppressant des péchés de ce peuple, qui avait privé la terre elle-même du repos dont elle devait jouir.

Afin de comprendre l’arrière-plan de cette question du repos de la terre, reprenons maintenant le livre du Lévitique, avec la prescription suivante donnée par l’intermédiaire de Moïse:

Lévitique 25 :1-7 :

Dis aux Israélites: Quand vous serez entrés dans le pays que je vais vous donner, la terre elle-même se reposera; pour l’Eternel, vous la laisserez se reposer.  Pendant six ans, tu ensemenceras ton champ, et pendant six ans tu tailleras ta vigne et tu en récolteras les produits.  Mais la septième année sera un sabbat, une année de repos pour la terre, on la laissera se reposer en l’honneur de l’Eternel; tu n’ensemenceras pas ton champ et tu ne tailleras pas ta vigne.  Tu ne moissonneras pas ce qui poussera tout seul de ta moisson précédente, et tu ne vendangeras pas les raisins de la vigne non taillée, afin de donner une année de repos à la terre.  Vous vous nourrirez de ce que la terre produira pendant son temps de repos, toi, ton serviteur, ta servante, ton ouvrier journalier et les étrangers résidant chez vous, ainsi que ton bétail et les animaux sauvages qui vivent dans ton pays: tout produit des terres leur servira de nourriture.

Or un incident social et religieux très grave, en rapport avec les prescriptions sur le sabbat, s’est déroulé vers la fin du règne du roi Sédécias, celui-là même qui se trouvait sur le trône de Juda au moment de la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor.  Le livre de Jérémie nous le rapporte et il faut le lire afin de comprendre quelle a été l’étendue de la violation du principe du sabbat tel qu’on le trouve énoncé dans le livre de l’Exode et celui du Lévitique.

Rappelons-nous que tous les sept ans les habitants du pays qui s’étaient volontairement vendus comme esclaves à leurs compatriotes pour racheter leurs dettes ou pour toute autre raison économique, devaient être renvoyés libres chez eux, munis de dons offerts par leurs ex-maîtres.  Or, du temps du roi Sédécias, cette règle n’était plus en vigueur, occasionnant un système généralisé d’oppression sociale.  Mais entre-temps, Nabuchodonosor avait mis le siège devant la capitale Jérusalem et l’angoisse avait saisi le roi…

Jérémie 34, versets 8-20 :

Le roi Sédécias avait conclu une alliance avec toute la population de Jérusalem pour que l’on publie la libération de tous les esclaves.  Chacun devait affranchir ses esclaves hébreux, hommes ou femmes, en sorte que personne ne retienne plus son compatriote judéen comme esclave.  Tous les dirigeants et toute la population avaient conclu cette alliance et s’étaient engagés à libérer chacun son esclave, homme ou femme, pour ne plus les retenir dans la servitude.  Ils avaient tenu parole et avaient libéré leurs esclaves.  Mais par la suite ils revinrent sur leur décision et reprirent leurs anciens esclaves, hommes et femmes, qu’ils avaient affranchis, pour les soumettre de nouveau à la servitude.  C’est alors que l’Eternel adressa la parole à Jérémie en ces termes: Voici ce que déclare l’Eternel, le Dieu d’Israël: j’avais moi-même conclu une alliance avec vos ancêtres quand je les ai fait sortir d’Egypte, du pays où ils étaient esclaves, en leur disant: “Au bout de sept ans, chacun de vous laissera partir libre son compatriote  israélite qui se sera vendu à lui comme esclave.  Celui-ci servira pendant six ans, et la septième année vous l’affranchirez.” 

Mais vos ancêtres ne m’ont pas obéi, ils n’ont pas prêté attention à mes paroles.  Or vous- mêmes, vous avez changé de conduite et vous avez fait ce que je considère comme juste en annonçant chacun la libération de son prochain.  Vous avez pris des engagements à ce sujet, devant moi, dans le Temple qui m’appartient. 

Mais ensuite, vous êtes revenus sur votre parole et vous m’avez déshonoré, car chacun de vous a repris ses anciens esclaves, hommes et femmes, que vous aviez affranchis, et à qui vous aviez permis de disposer d’eux-mêmes à leur gré; vous les avez forcés à redevenir vos esclaves et vos servantes.  C’est pourquoi, voici ce que déclare l’Eternel: Puisque vous ne m’avez pas obéi en libérant chacun son compatriote et son prochain, eh bien moi, je vais vous libérer – l’Eternel le déclare – pour l’épée, la peste et la famine, et vous inspirerez l’effroi à tous les royaumes de la terre.  Je livrerai ces hommes qui ont conclu une alliance que j’ai ratifiée.  Car vous n’avez pas tenu les engagements que vous aviez pris lorsque vous avez conclu cette alliance devant moi en coupant un veau en deux et en passant entre les deux moitiés.  Vous, les dirigeants de Juda et de Jérusalem, les officiers de la cour, les prêtres et tous les gens du pays qui êtes passés entre les deux moitiés de veau, je vous livrerai à vos ennemis et à ceux qui en veulent à votre vie, et vos cadavres serviront de pâture aux rapaces et aux animaux sauvages.

Que s’était-il donc passé pour que les riches habitants de Juda reviennent sur leur parole après avoir solennellement libéré leurs compatriotes esclaves?  Ils avaient conclu une alliance avec le roi dans le Temple de l’Eternel, donc devant Lui. Comme c’était la coutume symbolique dans ce genre d’alliance, on avait tué un animal, un veau, et on l’avait coupé en deux parties: les parties contractantes étaient passées entre les deux parties, signe de la malédiction qu’elles appelaient sur elles si elles désobéissaient à leur voeu et à cette alliance: qu’elles connaissent alors le sort réservé à cet animal, qu’elles soient tuées et dépecées !

Or tout semble indiquer que la panique qui les avait fait agir de la sorte suite au début du siège de Jérusalem par Nabuchodonosor, s’était dissipée en raison de l’avancée de l’armée égyptienne qu’on pensait être venue à la rescousse pour délivrer le petit royaume de Juda. Nabuchodonosor avait momentanément levé le siège de la ville. Ses riches habitants ne s’étaient alors plus sentis liés par leur engagement maintenant que le danger semblait écarté.  Ils avaient alors forcé ceux-là mêmes qu’ils avaient libérés dans le cadre d’une alliance solennelle, à retourner sous le joug de leur condition sociale servile.  Un tel parjure montrait bien que ce n’est nullement animés par un esprit sincère de repentance et de retour à l’Eternel et à sa Loi qu’ils avaient agi, mais bien plutôt par un esprit honteux de marchandage avec le Dieu qui avait libéré leurs ancêtres de l’esclavage lorsqu’il les avait fait sortir d’Egypte.

La réponse de l’Eternel, communiquée par la bouche du prophète Jérémie, allait les atteindre radicalement: ils seraient tous emmenés en captivité à Babylone, rendus eux-mêmes esclaves. Seuls les plus pauvres pourraient rester pour cultiver quelques terres, et le reste du pays jouirait du repos qu’on lui avait tant dénié.

Pourquoi la terre a-t-elle besoin de repos ?

Pourquoi la terre est-elle épuisée et a-t-elle besoin de repos lorsque les hommes qui l’habitent commettent horreur sur horreur, transgression sur transgression?  La signification du sabbat, qui témoigne du repos que Dieu accorde, est ici à l’ordre du jour. Les péchés du petit pays de Juda, qui devait maintenir l’Alliance avec Dieu, n’affectaient pas seulement les individus, mais aussi la terre sur laquelle Dieu les avait placés.

La Création de Dieu souffre de l’abus que l’on commet à son égard, elle ne trouve pas de repos.  Cela est du reste vrai pour la vie de tous les peuples au cours de l’histoire des hommes.  La symbiose entre la terre et les habitants qui la peuplent est une donnée biblique incontournable.  La terre n’est pas une entité indifférente aux crimes, même d’ordre social, que l’on commet sur elle.  Elle en est au contraire affectée au plus haut point.  Rappelons-nous des paroles de l’Eternel après le tout premier meurtre, celui de Caïn sur son frère Abel (à noter que le mot « sol », apparaissant trois fois dans le passage suivant,  est la traduction de l’hébreu adamah):

Genèse 4, versets 10-12 :

 Qu’as-tu fait?  La voix du sang de ton frère crie du sol jusqu’à moi.  Maintenant, tu seras maudit loin du sol qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère.  Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa richesse.  Tu seras errant et tremblant sur la terre. 

 On le voit, depuis le début, la Bible proclame qu’il existe un lien étroit entre le rendement de la terre et les actions que l’on commet sur elle.

On se souvient que dans le cas précis de l’Alliance avec Dieu – que le royaume de Juda était censé maintenir – il y avait une prescription aussi bien sur le repos des terres cultivables, mises en jachère chaque septième année, que sur la libération des esclaves hébreux au service de leurs compatriotes et la remise des dettes tous les sept ans.  La politique agricole aussi bien que sociale devait répondre au même impératif, celui du repos libérateur initié par Dieu.  On lit au début du chapitre 25 du livre du Lévitique (v. 2): Dis aux Israélites: Quand vous serez entrés dans le pays que je vais vous donner, la terre elle-même se reposera; pour l’Eternel, vous la laisserez se reposer.  On aura noté que ce repos n’est pas une simple prescription d’ordre pratique: c’est en effet pour l’Eternel que la terre doit se reposer.  Car Il est la source ultime du repos, aussi bien comme Créateur qui s’est lui-même reposé de ses oeuvres le septième jour, que comme Libérateur qui a retiré son peuple de la maison de servitude, de l’esclavage auquel il était soumis en Egypte (Deut. 5 :15).  Le vrai repos trouve donc à la fois sa source et son aboutissement en l’Eternel, par la contemplation de ses oeuvres parfaites de Création et de salut.  Tout autre repos que celui-ci (tel celui préconisé par notre société des loisirs, avec ses innombrables exigences commerciales) est en fin de compte artificiel et n’apportera pas les fruits qu’on en attend, bien au contraire.

Aujourd’hui, nous voyons à maints égard dans la vie des nations que le lien entre l’exploitation du sol et celle des hommes perdure toujours: surexploitation du sol et surexploitation des hommes vont de pair.  Cela vient tout simplement de ce que les hommes ne reconnaissent pas que Dieu est à la fois le Créateur des hommes et de la terre, et en définitive leur seul propriétaire et maître. Ils ne se considèrent pas comme des gérants appelés à rendre des comptes à Dieu, mais comme les seuls propriétaires.  Au lieu d’être un instrument au service d’une bonne gestion, les techniques qu’ils ont développées, sont trop souvent devenues des instruments d’asservissement, une sorte d’idole en soi au service d’une autre idole, l’homme lui-même et ses rêves fous de domination (domination et non dominion).

Rappelons pourtant les termes du mandat confié par Dieu à l’homme au début de l’humanité, tel que la Genèse nous le révèle (Genèse 2 :15): L’Eternel Dieu prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder.  Quant à l’esclavage moderne, il n’est pas meilleur que celui d’antan, il est peut-être même pire: le trafic d’êtres humains, femmes et enfants sans défense livrés à des monstres sans pitié, a pris de telles proportions de par le monde que les estimations statistiques concernant le passé palissent en regard de ce qui se déroule dans l’univers globalisé d’aujourd’hui. Que ce soit à des fins de tourisme sexuel, pour alimenter les harems d’obsédés de la jouissance, pour fournir des esclaves soumis aux proxénètes à la brutalité sans pareille, ou encore pour accomplir des travaux pénibles requérant une main d’oeuvre infantile, comme sur certaines plantations, c’est à des dizaines de millions d’êtres humains au bas mot que l’on estime aujourd’hui le nombre de personnes asservies de la sorte.

L’esclavage de la dette et ses conséquences sur les hommes et sur la terre

Mais que dire d’un autre esclavage, apparemment bien plus civilisé et acceptable, celui des dettes accumulées par les ménages et les états?  Dettes à long terme pour les particuliers, s’étalant parfois jusqu’à trente ans pour l’achat d’une maison: trente ans de servitude financière à l’égard d’une banque qui demeure de fait la propriétaire des biens immobiliers jusqu’à paiement complet du capital et des intérêts, avoisinant dans certaines circonstances les quinze voire vingt pour cent.  On est bien loin de la norme biblique d’un endettement ne dépassant jamais le terme de six ans !   Comment dans ces conditions célébrer d’un coeur libre et joyeux le sabbat du repos divin en l’honneur de l’Eternel lorsqu’on doit traîner un tel boulet?…

Et que dire de la dette des états, aux énormes déficits publics accumulés au cours des années par des gouvernements irresponsables et des politiciens avant tout soucieux de leur réélection?  Des promesses démagogiques honteuses de subventions sociales et autres sont faites régulièrement, qui hypothèquent dangereusement le futur des pays lorsqu’on fait semblant de les tenir en falsifiant les chiffres et les budgets publics.  La terre se repose-t-elle, au sens biblique, lorsque l’on construit à tout venant et que le secteur immobilier se développe à pas de géants, le tout reposant sur un système d’emprunts et de spéculation des plus risqués?  En fin de compte, la désolation et la ruine atteignent toujours ceux qui veulent vivre au-dessus de leurs moyens. L’effet boomerang des dettes commodes accumulées de manière irresponsable se fait sentir à plus ou moins long terme.  Or, la tentation de tomber dans cet esclavage est d’autant plus grande qu’aujourd’hui les banques font souvent miroiter des facilités financières mirifiques, comme s’il suffisait de trois fois rien pour repayer ces facilités empruntées. Une banque n’aime jamais trop les clients qui empruntent peu, elle aime au contraire ceux qui s’endettent de plus en plus et lui paient des intérêts, une fois qu’elle estime qu’ils sont tout de même solvables à terme.  Les cartes de crédit, si pratiques à utiliser comme facilité de paiement dans la vie courante, hypnotisent souvent ceux qui s’en servent et qui signent sans trop y penser les petites fiches qu’on leur présente au moment de la transaction. On verra plus tard comment rembourser, l’important c’est de jouir immédiatement du bien de consommation acquis au simple prix d’une signature, pense-t-on trop commodément.

Dans l’Ancien Testament, les emprunts ne concernaient que les situations extrêmement précaires, là où l’on manquait du strict nécessaire. Il ne s’agissait donc pas de remettre la septième année des dettes accumulées pour des biens de jouissance superflus.  Il s’agissait au mieux de dettes encourues pour acquérir un outil de production qui aurait alors permis à l’emprunteur de travailler et de gagner sa vie par lui-même sans devoir s’endetter à nouveau.  Or, même la littérature sapientiale de l’Ancien Testament met en garde contre les emprunts (Le riche domine sur les pauvres, et celui qui emprunte est l’esclave de celui qui prête, Prov. 22:7).

En revanche, de nos jours, on s’endette volontiers pour satisfaire des goûts de luxe.  L’apôtre Paul, au chapitre 13 de sa lettre aux chrétiens de Rome, leur recommande ceci: Ne devez rien à personne, si ce n’est de vous aimer les uns les autres; car celui qui aime les autres a accompli la loi. L’idée qui sous-tend la première partie de cette injonction est qu’on ne doit pas être l’esclave ou le serviteur d’une dette, laquelle serait sans doute un obstacle à l’observation du second plus grand commandement, celui de s’aimer les uns les autres.  Si nous voulons appliquer cet enseignement, disons que si l’on s’est endetté (car cela peut-être pour une raison économique compréhensible, par exemple acheter une maison au lieu de payer un loyer toute sa vie et de ne jamais devenir propriétaire) alors il faut faire un sérieux effort pour rembourser sa dette au plus vite, quitte à faire des sacrifices sur autre chose.

Nul ne peut servir Dieu et Mammon

On ne peut aussi éviter de penser aux paroles de Jésus dans l’évangile selon Luc, au chapitre 16: Aucun serviteur  ne peut servir deux maîtres. Car ou il haïra l’un et méprisera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre.  Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon, c’est-à-dire l’idole de l’argent.  Servir Mammon, c’est se mettre en état d’esclavage. Aujourd’hui des nations tout entières – et souvent celles-là même que l’on considère comme développées – sont enchaînées à cette idole par le biais des dettes qu’elles ont contractées pour se donner une illusion d’affluence matérielle, alors qu’elles sont de facto incapables de les rembourser autrement que par l’inflation ou toutes sortes de tours de passe-passe financiers. Mais servir Mammon peut tout autant concerner les personnes les plus modestes financièrement, lorsqu’elles se mettent des chaînes au cou afin de satisfaire des envies irresponsables de consommation, suscitées et alimentées par une propagande commerciale effrénée.

A l’opposé, la signification divine du principe du Sabbat, restaurée et explicitée en paroles et en actes par celui qui s’en déclare le Maître (Marc 2:27-28 ; Matth. 12:10 ; Luc 14:3-6) est celle d’une guérison, d’un véritable repos, conséquence de la libération d’un esclavage.  Ce que le cinquième commandement énonce en Deutéronome 5:15 ( …Tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte et que l’Éternel, ton Dieu, t’en a fait sortir à main forte et à bras étendu ; c’est pourquoi, l’Éternel, ton Dieu, t’a commandé de célébrer le jour du sabbat) est parfaitement accompli en Christ.  Ce Shalom sabbatique se manifeste dans la vie de ceux qui sont mis au bénéfice de sa vie, et cela afin que le repos et la paix dont ils jouissent deviennent une bénédiction pour les autres, voire pour la terre tout entière.

Il existe des aspects agricoles, micro-économiques, macro-économiques au repos de la terre, à la levée des dettes la septième année, et à la lutte contre la concentration des capitaux. Que faire en France, en 2020 ?  Quels modèles alternatifs proposer ? Quelles lois changer ? Quels auteurs, économistes, juristes faut-il lire ? Quels sont les éléments historiques en France qui structurent cette organisation socio-économique? Quels partis politiques entretiennent le plus cette iniquité ?…

Aux chrétiens qui prennent la Parole de Dieu au sérieux, de réfléchir sur toutes ces questions, aussi bien sur le plan personnel que dans la sphère publique, afin de remettre en avant le principe du repos de sabbat, appliqué autant aux hommes qu’à la terre qui les porte, le tout à la gloire de Dieu.  Il ne relève en effet ni de la vocation, ni de la tâche des prédicateurs depuis la chaire de dérouler des agendas ou des programmes politico-économiques, domaines sur lesquels ils n’ont de toute manière pas de compétence particulière.  En revanche, un appel prophétique sur ces questions, fondé sur la Parole qu’ils ont la charge d’expliquer et d’exposer, est bien de leur responsabilité devant le Seigneur qui les a envoyés avec cette mission.  A ceux donc qui ont des oreilles pour entendre, d’écouter et de vivre leur foi en pensées, en paroles et en actes.

 

 

 

Eric Kayayan
MON DERNIER ARTICLE
DIEU OU LE NÉANT?
VÉRITÉ OU INFOX?
L’ATHÉISME PRATIQUE
SOUMISSION ET LIBERTÉ
UN NOUVEL AN DE GRÂCE
L’ESPRIT DE NOËL
LE DÉCALOGUE 2
LE DÉCALOGUE 1
QUE TON RÈGNE VIENNE
BATIR UN MONDE NOUVEAU
SAUVÉS PAR GRÂCE
Transhumanisme 1
LA CRISE IDENTITAIRE
AVEC OU SANS CHUTE?
LA FORCE DU MENSONGE
PRÉVENIR POUR SAUVER
TENDRE L’AUTRE JOUE
CRISE DE LA MORALITÉ
JÉSUS ET L’HISTOIRE
QUE TON REGNE VIENNE
ISRAEL ET LES NATIONS
DESTIN OU PROVIDENCE
UN MONDE EN DÉRIVE
AVEC OU SANS CHUTE?
L’HOMME NOUVEAU
JUGER OU NE PAS JUGER?
LE RETOUR DU CHRIST
LA FORCE DU MENSONGE
QUI FAUT-IL BLAMER?
LA FOI DE L’ATHÉE
Précédent
Suivant
  • Foi & Vie Réformées QUI SOMMES-NOUS
    Foi et Vie Réformées est une association Loi 1901, dont l’objet est le suivant: la promotion et la diffusion, en priorité en France et dans le monde francophone, de la foi...
    lire la suite
  • SUIVRE FOI & VIE RÉFORMÉES
    Recevoir par e-mail les dernières publications de Foi et Vie Réformées :

Nous utilisons des cookies sur notre site

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'installation des cookies destinées à la diffusion de podcasts, vidéos et autres messages pertinents au regard de vos centres d'intérêts.