ESPÉRER CONTRE TOUTE ESPÉRANCE

Le texte suivant est le dernier chapitre du livre “Rendre Compte de l’Espérance” (éditions L’Age d’Homme, collection “Messages”, Lausanne, 2009; chapitre 24, pages 293-299), intégralement disponible en PDF sur notre site: 

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Les quelques réflexions présentées au cours du chapitre précédent sur le sujet de la dépression nous conduisent à revenir sur la question suivante, abordée au cours de la première partie (au chapitre trois): Dieu peut-il changer le mal en bien? Il arrive tellement d’événements négatifs dans la vie quotidienne, tellement de souffrances causées par toutes sortes de facteurs, qu’on peut à bon droit se demander à quoi tout cela rime. Dieu est-il en contrôle des événements, et si oui, pourquoi laisse-t-il arriver tant de malheurs? Cette question, chacun se la pose, ou se l’est posée. Le mal qui m’arrive a-t-il un but particulier et peut-il en sortir à plus ou moins long terme quelque chose de bon?

La réponse chrétienne à cette délicate question est certainement oui, mais elle a besoin d’être expliquée. Car d’un point de vue purement humain, on ne voit jamais très bien le but de la souffrance a priori. La tendance naturelle de l’homme est de se révolter contre Dieu, voire de nier son existence à cause du mal que l’on voit autour de soi. Cependant, lorsque l’on parle de Dieu il faut d’abord se demander s’Il est bien la mesure de toutes choses, ou bien si nous autres humains sommes cette mesure. Or l’on peut bien dire que Dieu est la mesure de toutes choses, puisqu’Il est omnipotent, c’est-à-dire tout-puissant, et omniscient, c’est-à-dire qu’Il sait par avance tout ce qui va se dérouler dans notre histoire personnelle et celle du monde. Si tel n’était pas le cas, nous n’aurions aucune raison de l’appeler Dieu; au mieux, Il serait une créature supérieure. En fin de compte, notre vie personnelle entre dans son plan, un plan bien plus grand que nous ne pourrions jamais l’imaginer.

Or, saisir cette réalité ne peut se faire que par la foi au Dieu qui se révèle comme omnipotent et omniscient. Il contrôle même les étapes de notre vie qui ne se sont pas encore déroulées, car Il est au-dessus du temps et le gouverne. Accepter ceci par la foi ne veut pas dire que chacun comprendra sans problème comment des événements ressentis comme très négatifs et douloureux pourraient finalement contribuer à un bien quelconque. D’abord, peut-être ne verrons-nous jamais de notre vivant en sortir quelque chose de positif. Bien des générations plus tard on pourra peut-être voir apparaître des effets inattendus et bénéfiques. Ensuite, il est bien possible que certains événements négatifs le resteront à toujours et ne produiront jamais de fruits positifs. Comment en juger sur un plan purement humain, qui n’est, quant à lui, ni omnipotent ni omniscient? Comment, par exemple, évaluer les souffrances sans nom et l’extermination dûment planifiée de plus d’un million et demi d’Arméniens chrétiens au cours de la Première Guerre mondiale, extermination envisagée et entamée dès la seconde moitié du dix-neuvième siècle ?

Néanmoins, se placer dans la perspective de la foi c’est accepter que Dieu a bel et bien le pouvoir de changer toutes choses, de faire toutes choses nouvelles. En recherchant sa volonté révélée, en vivant par la foi en Jésus-Christ, on peut souvent se rendre compte soi-même, après coup, que l’épreuve que Dieu a amenée sur notre chemin avait un but particulier positif qu’Il avait lui-même déterminé d’avance. Tout concourt au bien de ceux qui l’aiment, écrit Paul aux chrétiens de Rome (8:28). Paul savait bien de quoi il parlait, lui dont la vie était remplie d’épreuves de toutes sortes, et pas des moindres. Mais il parlait animé d’une foi indestructible en Jésus-Christ.

Considérons justement le sacrifice de Jésus-Christ sur la Croix de Golgotha. Sur un plan purement humain, il n’y a rien de plus désespérant que la mort injuste de Jésus-Christ, en qui tant d’hommes et de femmes avaient mis leur espoir, l’ayant suivi pendant les trois années de son ministère sur terre. Ils étaient absolument choqués et abasourdis qu’un tel désastre ait pu se produire. Toutefois, si l’on mesure les conséquences positives de sa résurrection pour l’humanité, on peut bien dire qu’il n’y a jamais rien eu de pareil dans l’histoire du monde. Il fallait donc bien la Croix avant la Résurrection. Or si cette crucifixion a été une nécessité pour le salut de l’humanité, ce n’est pas par hasard qu’elle a pris place historiquement, mais selon un plan divin établi de toute éternité et annoncé à l’avance par les prophètes de l’Ancien Testament aussi bien que par Jésus lui-même. Cette transformation de la chose la plus vile et la plus abjecte en l’événement le plus glorieux ne pouvait être accomplie que par Dieu.

Prenons un autre exemple dans l’histoire du Nouveau Testament. Avant sa conversion miraculeuse à la foi chrétienne, sur le chemin de Damas, Paul avait persécuté les chrétiens de manière très violente. Au livre des Actes des Apôtres, (8:3) il est dit: Il cherchait à détruire l’Église, allant de maison en maison pour en arracher les croyants, hommes et femmes, et les jeter en prison. La conséquence positive et inattendue de cette persécution nous est donnée immédiatement après, au verset suivant: Les croyants qui s’étaient dispersés parcouraient le pays en proclamant le message de la Bonne Nouvelle. Paul cherche à détruire l’Église, et en fin de compte la persécution qu’il initie aboutit au résultat contraire. Qui d’autre que Dieu pourrait accomplir un tel renversement?

Autre question cruciale : les vertus les plus respectées telles que le courage, l’endurance et la persévérance, le sacrifice de soi-même, pourraient-elles se manifester autrement qu’au milieu des épreuves, des souffrances et de grands dangers? Or ce sont justement ces vertus qui font admirer le degré d’humanité de ceux qui les pratiquent. Un grand nombre d’exploits sportifs sont même appréciés sur cette base : traversée des océans en solitaire, ascension d’un pic sur sa face réputée inaccessible etc. Que dire a fortiori des Jeux Paralympiques? La souffrance forge le caractère, elle aide aussi à distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas, ce qui est durable de ce qui est passager. Ceux qui l’ont connue et en sont sortis grandis peuvent servir d’exemple à d’autres qui vivent des moments similaires. Cela est souvent vrai pour des incroyants. À plus forte raison faut-il savoir accepter par la foi que ce qui nous arrive fait partie d’un plan bien plus étendu que ce que nous percevons au moment de l’épreuve.

Le Seigneur Jésus-Christ est passé par une souffrance indescriptible lors de sa Passion: cette souffrance a signifié l’abandon total par son Père céleste, c’est-à-dire l’enfer proprement dit. Sa victoire sur la mort et l’enfer n’a pas été acquise à un prix vil, mais au prix le plus précieux, celui de sa vie même. Or c’est aussi Jésus-Christ qui a dit (Matthieu 16:24, voir aussi 10:37-39): Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Car celui qui est préoccupé de sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera. Perdre sa vie à cause de Jésus-Christ signifie passer par ce processus d’élagage, de purification de la foi au travers d’une épreuve qui a un sens, afin qu’un être renouvelé spirituellement se dégage de l’homme ancien. Les deux dernières béatitudes prononcées par Jésus durant le Sermon sur la Montagne en témoignent elles aussi (Matthieu 5:10-12): Heureux ceux qui sont opprimés pour la justice, car le royaume des cieux leur appartient. Heureux serez-vous quand les hommes vous insulteront et vous persécuteront, lorsqu’ils répandront toutes sortes de calomnies sur votre compte à cause de moi. Oui, réjouissez-vous alors et soyez heureux, car une magnifique récompense vous attend dans les cieux. Car vous serez ainsi comme les prophètes d’autrefois: eux aussi ont été persécutés avant vous de la même manière.

Dans la Bible il n’y a sans doute aucun récit qui illustre comment Dieu peut changer le mal en bien comme celui de Joseph et de ses frères, tous fils du patriarche Jacob. Détesté par ses frères et vendu par eux comme esclave, il se retrouve bien plus tard, après de nombreuses pérégrinations et épreuves, l’intendant du pharaon d’Égypte, ayant en main l’administration de tout le pays. Or, la famine qui sévit non seulement en Égypte mais dans le pays voisin où résident son père et ses frères, amène ceux-ci à venir chercher des vivres à la cour du pharaon, où ils sont reçus par Joseph lui-même qu’ils ne reconnaissent pas, tandis que lui les reconnaît. Après plusieurs aller retour, et bien des moments dramatiques durant tout cet épisode, Joseph en sanglots découvre son identité à ses frères (Genèse 45:4-8): Je suis Joseph, leur dit-il, votre frère, que vous avez vendu pour être emmené en Égypte. Et maintenant ne vous tourmentez pas et ne vous accablez pas de remords de m’avoir vendu comme esclave. C’est pour vous sauver la vie que Dieu m’a envoyé devant vous. Car voici deux ans que la famine sévit dans ce pays et pendant cinq ans encore, il n’y aura ni labour ni moisson. Dieu m’a envoyé devant vous pour vous faire subsister sur la terre et vous garder la vie, par une très grande délivrance. C’est pourquoi ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici, c’est Dieu. Et il m’a élevé au rang de « Père pour le pharaon », faisant de moi le maître de toute sa cour et le dirigeant de toute l’Égypte. Plus tard, alors que ses frères redoutent que peut-être il cherche à se venger de ce qu’ils lui ont fait subir, Joseph les rassurera encore (50 :19-21): N’ayez aucune crainte! Suis-je à la place de Dieu ? Vous aviez projeté de me faire du mal, mais par ce que vous avez fait, Dieu a projeté de faire du bien en vue d’accomplir ce qui se réalise aujourd’hui, pour sauver la vie à un peuple nombreux.

L’assurance que Dieu peut changer le mal en bien, à sa manière et en son temps, ne devrait pas inciter les uns à témoigner d’une sympathie à bon marché vis-à-vis d’autres lorsque ces derniers passent par une grande épreuve. Dans un tel cas, ma responsabilité consiste non pas à tâcher de minimiser la douleur de celui qui est affligé, mais, tout en tâchant d’alléger son fardeau dans la mesure de mes possibilités, à l’aider avec sensibilité à mettre sa confiance et sa foi en Dieu seul, afin que cette épreuve devienne pour lui purificatrice et mène à son affermissement spirituel.

Espérer contre toute espérance: cette formule paulinienne (tirée de Romains 4:18) se réfère à celui qui est tenu pour le père des croyants, le patriarche Abraham, lui-même ancêtre de Joseph et de ses frères. Alors qu’il est fort avancé en âge, sans enfants et à vues humaines destiné à mourir sans laisser de traces, une descendance comprenant de nombreuses nations lui est promise par l’Éternel. Par la foi, il s’accroche à cette promesse divine, qui se réalisera à partir de la naissance d’Isaac et sera poursuivie à travers l’histoire d’un peuple particulier, Israël, puis de l’ensemble des nations à partir de Jésus-Christ et du mandat missionnaire qu’Il confie à ses disciples avant son Ascension (Actes:1:8). Néanmoins, cette formule exprime bien un paradoxe, celui de la foi, qui va à l’encontre de ce que l’on voit ou prévoit à vues humaines. Elle va de pair avec cette autre formule paulinienne paradoxale qui parle de la folie de la prédication (1 Corinthiens 1:20-25), prédication centrée sur la Croix du Christ et qui renverse les perceptions et les raisonnements humains non illuminés par l’Esprit divin. La rationalité chrétienne – qui est tout sauf rationaliste au sens du mouvement philosophique issu des soi-disant « Lumières » – passe donc nécessairement par le paradoxe de la Croix et tout ce qu’il implique.

Rendre compte de l’espérance chrétienne, c’est donc avant tout rendre compte de la Croix et du radical renversement qu’elle opère dans l’histoire des hommes. Ce n’est pas s’appuyer sur des triomphalismes religieux tapageurs et passagers (comme c’est hélas souvent le cas au sein de bien des communautés chrétiennes, par déformation et non par réformation). Ce n’est pas non plus s’appuyer sur un héritage culturel dont le noyau vivificateur, Jésus-Christ, est absent. C’est avant tout s’appuyer sur la Croix, cet instrument de transformation irrésistible où Dieu se donne en personne, plongeant dans les ténèbres de la condition humaine afin de confondre une fois pour toutes la mort et son propagateur, celui qui a séduit et continue de séduire une humanité en perpétuelle quête de délivrances avortées.

Que cette humanité appelle la succession de ces mirages sauveteurs l’Histoire, le Progrès, la Raison, la Science, la Démocratie et les Droits de l’Homme, qu’elle la définisse par n’importe quels autres vocables voire qu’elle cherche en permanence à pulvériser les frontières sémantiques de ces vocables, elle n’aura jusqu’à la fin des temps d’autre horizon que sa propre déchéance à moins qu’elle n’entre dans le domaine racheté de l’enfer par le Christ victorieux : le domaine du Royaume de Dieu. Or, celui-ci est déjà manifesté dans la vie de ceux qui lui appartiennent, par les fruits que l’Esprit fait naître en eux. L’homme cherche par tous les moyens à transcender sa condition, et à repousser les frontières de son expérience sur tous les fronts. Lorsqu’il s’agit de repousser les frontières de sa propre folie, il n’est d’ailleurs jamais en reste (comme en témoignent, à titre d’exemples, la pornographie ou le développement de son arsenal nucléaire). Cette recherche tous azimuts peut à juste titre être envisagée comme une série d’ersatz et de dévoiements de sa quête vers l’homme parfait, accompli, réconcilié avec lui-même, avec l’autre, le monde et la Transcendance.

La vie du chrétien authentique, elle, témoigne d’une expansion, d’une croissance vers le Christ, l’homme parfait. Elle n’est pas repliée sur elle-même, au contraire elle tend vers un but, elle possède une direction. Elle n’atteint pas la perfection de manière immédiate et artificielle, mais elle croît progressivement dans la perfection déjà atteinte par le Christ ressuscité, étant greffée en lui. Avec reconnaissance elle peut contempler le chemin accompli et y voir la marque de la présence divine qui l’a soutenue tout au long de ce chemin souvent cahoteux et semé d’embûches. Elle tend aussi vers l’autre, dans la reconnaissance que ce prochain porteur de la même Imago Dei est lui aussi appelé à un renouvellement total, à cette croissance visible vers le Christ dans l’union avec lui. La vie du chrétien cherche donc à s’intégrer dans une communauté unie sans préjudice de la diversité qui constitue cette unité.

Certes, en tant qu’elle se situe entre le déjà et le pas encore du renouvellement total promis à la résurrection, elle n’est encore qu’un prélude aux choses à venir. Cependant ce prélude comporte distinctement tous les thèmes qui seront développés dans l’éternité. Voilà pourquoi cette vie chrétienne marquée par l’espérance n’est pas une échappatoire facile, une dérobade vis-à-vis de la réalité créée qui appartient au Créateur. Elle ne s’exprime pas, ou du moins ne devrait jamais s’exprimer, sous forme de mantras répétées mécaniquement jusqu’à la nausée soit pour aboutir à une expérience du vide intérieur calquée sur certaines spiritualités orientales, soit pour obtenir magiquement ou par voie d’autosuggestion ce que l’on souhaite ardemment. Au contraire elle est appelée à manifester dans tous les domaines de l’existence le caractère éthique, relationnel, qui est celui du Christ vis-à-vis de la réalité rachetée, son domaine propre, son Royaume.

Au milieu de la désagrégation, de la désintégration, du déclin inexorable qui marque toute forme de vie dans l’état actuel des choses, elle constitue une semence destinée à germer de manière impérissable. Voilà donc quelles sont l’espérance et la joie du croyant, dont il ou elle a à rendre compte : elles consistent à se savoir racheté, greffé en Jésus-Christ, revêtu d’une vie nouvelle, restauré dans cette image divine précédemment abîmée par la chute ; à vivre chaque jour de la vie du Christ sous la conduite de l’Esprit de Dieu, reflétant clairement cette œuvre de restauration de l’image divine placée par le Créateur qui est aussi le Recréateur de toutes choses; et au moyen de cette image restaurée reluisant dans sa conduite, à amener d’autres créatures vouées à la mort à connaître la puissance du salut manifesté en Jésus-Christ.

Eric Kayayan
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