LE SYNDROME D’OZIAS ET LA RELIGION DU POUVOIR 1

Mais lorsqu’il eut affermi son pouvoir, son coeur s’enhardit jusqu’à entraîner sa perte. 

Le récit de la vie du roi Ozias, qui régna sur le petit royaume de Juda d’environ 792 à 740 avant J-C, pourrait porter comme sous-titre: Grandeur et décadence d’un roi orgueilleux, ou encore: Splendeur et misère d’un monarque antique.  Le chapitre 26 du deuxième livre des Chroniques, qui relate son règne, est en effet constitué de deux parties, l’une ascendante, jusqu’au verset 15, et l’autre descendante, du verset 16 à la fin du chapitre, sorte d’arche culminant autour des versets 15 et 16 où un mot revient deux fois: le mot “pouvoir”, ou, plus exactement, l’expression “devenir fort, affermir son pouvoir”: Sa renommée s’étendit au loin car il fut merveilleusement aidé jusqu’à ce qu’il ait affermi son pouvoir.  Mais lorsqu’il eut affermi son pouvoir, son coeur s’enhardit jusqu’à entraîner sa perte.  Quel fut exactement le péché d’Ozias, quelle fut la raison qui fit basculer vers la pente descendante la vie personnelle de celui dont le nom, en hébreu, signifie “ma force est Yahweh”?  C’est ce que nous allons voir, après avoir décrit la première partie du règne d’Ozias, correspondant à la première moitié du chapitre 26 du second livre des Chroniques dans l’Ancien Testament.

Le jeune Ozias, âgé d’à peine seize ans, hérite d’une situation nationale très difficile.  Son père, le roi Amatsia, s’est lancé dans une aventure militaire insensée contre son voisin du nord, le royaume d’Israël, et s’est retrouvé prisonnier, tandis qu’une bonne partie des murs de Jérusalem étaient mis à bas, et le trésor royal, comme celui du temple, se voyaient pillés par les vainqueurs.  De plus, un certain nombre d’otages sont emmenés captifs à Samarie, la capitale du royaume d’Israël, dont le roi est le puissant Jéroboam II.  Ozias devient alors régent du royaume de Juda pendant la captivité de son père, jusqu’en 781.

Malgré ce début de règne si critique, le jeune roi va peu à peu, et avec une efficacité remarquable, redresser la situation nationale, par les mesures économiques et militaires qu’il prendra.  Et de fait, Ozias pourrait servir de modèle à bien des gouvernants contemporains si l’on tient compte de la manière dont il favorise le développement économique de son pays.  Avec sagesse, il ne se lance pas dans une entreprise de reconquête des biens perdus lors de la défaite de son père Amatsia.  Au contraire il laisse le voisin du nord tranquille, mais consolide les frontières de Juda au sud, à l’est et à l’ouest, soumettant des voisins moins puissants, mais qui avaient tiré avantage de la défaite de Juda contre Israël.  Ozias profite de ce que les grandes puissances de son temps, l’Assyrie et Babylone, sont occupées ailleurs, pour rebâtir des forts aux endroits stratégiques du royaume.  Des fouilles archéologiques menées au cours du vingtième siècle ont mis en évidence dans la partie sud de la Palestine une activité intense sur le plan de la construction et de l’urbanisme, activité datée du huitième siècle avant notre ère, c’est-à-dire de l’époque du règne d’Ozias.

Ozias est un roi qui pense et planifie à long terme. Sous son règne, l’activité minière qui avait eu lieu du temps du roi Salomon, reprend et fleurit:  près de la mer Morte, les mines de cuivre et de fer retrouvent leur activité d’antan, favorisant non seulement l’accroissement de la richesse nationale, mais aussi la production d’outillage spécialisé pour les artisans.  Au sud, l’occupation du désert du Néguev ouvre des routes commerciales privilégiées avec l’Arabie, le long de la côte.  Tout le commerce du Proche Orient prenant cette direction doit désormais passer par cette route.

Quant aux agriculteurs, aux fermiers, ils ont de quoi être satisfaits.  On ne recense durant cette époque aucune sécheresse dévastatrice, ni inondations catastrophique, bien qu’un tremblement de terre notable soit mentionné deux fois dans les écrits prophétiques de l’Ancien Testament, tremblement de terre qui eut lieu durant le règne du roi Ozias (Amos 1:1, Zach. 14:5).  En revanche, l’irrigation des terres arables est grandement favorisée par le forage de puits et de citernes, permettant aux cultures de ne pas souffrir d’un climat souvent sec.  Mais si les agriculteurs ont de quoi être satisfaits, c’est parce que le gouvernement central s’intéresse particulièrement à eux:  le roi lui-même est leur patron, car il aime l’agriculture et prend à son service un grand nombre d’éleveurs, de vignerons et de paysans (26:10).

Sur le plan militaire, Ozias aussi prend des mesures à long terme.  Parallèlement à la reconstruction des murs de Jérusalem et à l’édification de forteresses, il écarte le danger que constituent les nations voisines en opérant à son tour des destructions dans les murs de plusieurs de leurs citadelles.  Il organise avec efficacité l’armée de Juda, dont la loyauté lui est assurée, et pourvoit abondamment à l’équipement des soldats.  Le budget de la défense nationale n’est certes pas rogné aux encoignures (26:11-14): Ozias avait une armée de combattants qui sortaient au combat par troupes comptées d’après le dénombrement qu’en firent le scribe Yeïel et le commissaire Maaséyahou et placées sous les ordres de Hananiahou, l’un des ministres du roi.  Le nombre total des chefs de familles, des vaillants héros, était de 2600.  Ils avaient sous leurs ordres une armée de 307 500 combattants forts et vaillants qui apportait leur aide au roi contre l’ennemi.  Ozias leur procura pour toute l’armée des boucliers, des lances, des casques, des cuirasses, des arcs et des pierres de frondes.

Ozias ne se contente pas d’avoir une armée nombreuse à son service.  Il regarde encore plus loin, et s’intéresse aux nouvelles technologies militaires.  Ce roi qui aime l’agriculture sait aussi s’entourer d’ingénieurs compétents qui vont remarquablement contribuer à la défense de la capitale Jérusalem.  Des machines de guerre capables de lancer des projectiles à distance, jusqu’à présent inconnues des autres nations, vont équiper les murs de la ville (26:15).  Nous ne sommes pas surpris de lire au chapitre 26 du second livre des Chroniques que la renommée d’Ozias s’étendit au loin.  Dans toutes ses entreprises, rapporte le chroniqueur, celui dont le nom signifie “ma force est Yahweh” fut merveilleusement aidé.  Il le fut tant qu’il rechercha l’Éternel, et il rechercha l’Éternel, nous est-il rapporté, du vivant d’un conseiller royal du nom de Zacharie qui avait l’intelligence des visions de Dieu, c’est-à-dire qui savait recevoir et transmettre fidèlement la parole de l’Éternel, inculquant au roi une vraie piété.

Sa renommée s’étendit au loin car il fut merveilleusement aidé jusqu’à ce qu’il ait affermi son pouvoir.  Mais lorsqu’il eut affermi son pouvoir, son coeur s’enhardit jusqu’à entraîner sa perte. 

Quel fut donc le péché du roi Ozias, lui qui avait si bien commencé son règne?  Le chroniqueur parle d’orgueil; le coeur d’Ozias s’enhardit jusqu’à entraîner sa perte.  Ozias fut infidèle à l’Éternel, qui lui avait pourtant accordé beaucoup de succès :

 

Il fut infidèle à l’Éternel son Dieu: il entra  dans le temple de l’Éternel pour brûler des parfums sur l’autel des parfums.  Le sacrificateur Azaryahou entra derrière lui, avec quatre-vingt sacrificateurs de l’Éternel, vaillants hommes, qui s’opposèrent au roi Ozias et lui dirent:  Ce n’est pas à toi Ozias de brûler des parfums à l’Éternel, mais aux sacrificateurs, fils d’Aaron, qui ont été consacrés pour les brûler.  Sors du sanctuaire, car tu es infidèle, et cela ne tournera pas à ta gloire devant l’Éternel Dieu.  La colère s’empara d’Ozias, qui tenait un encensoir à la main.  Comme il se mettait en colère contre les sacrificateurs, la lèpre éclata sur son front, en présence des sacrificateurs, dans la maison de l’Éternel, près de l’autel des parfums.  Le souverain-sacrificateur Azaryahou et tous les sacrificateurs se tournèrent vers lui, et voici qu’il avait la lèpre au front.  Ils le mirent précipitamment dehors, et lui-même se hâta de sortir, parce que l’Éternel l’avait frappé.  Le roi Ozias demeura lépreux jusqu’au jour de sa mort et il habita dans une maison isolée comme lépreux, car il était exclu de la maison de l’Éternel.  Son fils Yotam était régent de la maison du roi et gouvernait le peuple du pays.  Le reste des actes d’Ozias, les premiers et les derniers ont été écrits par le prophète Ésaïe, fils d’Amots.  Ozias se coucha avec ses pères, et on l’ensevelit avec ses pères dans le champ de la sépulture des rois, car on disait: Il est lépreux.  Son fils Yotam régna à sa place.”

Vers l’an 750 avant Jésus-Christ, Ozias prit donc l’initiative d’aller brûler lui-même des parfums sur l’autel dans le Temple de l’Éternel; ce faisant il usurpait une prérogative qui avait été expressément confiée par l’Éternel aux Lévites (Nombres 17:5), comme le sacrificateur Azariahou le lui dit sans ambage.

Un lecteur superficiel, animé de bons sentiments, se demanderait peut-être:  Qu’y avait-t-il de mal à vouloir brûler personnellement des parfums dans le Temple? Ozias ne faisait-il pas au contraire preuve de reconnaissance personnelle sincère envers l’Éternel? Ce n’est pas ce que la Bible nous rapporte.  La désobéissance d’Ozias à l’ordre de l’Éternel a bien l’orgueil du pouvoir comme cause.  Ozias entre dans le Temple paré de tous ses succès terrestres, entiché de lui-même, épris de son propre pouvoir, alors que le service du Temple est un service d’humilité et de sacrifice d’expiation.  Les parfums que les sacrificateurs y offrent ont une composition spéciale qui a été dictée par l’Éternel à Moïse, et qui est exclusivement destinée au service du Temple.  Au chapitre 30 du livre de l’Exode, aux versets 36 à 38, on lit la prescription donnée à Moïse concernant ce parfum:  Ce sera pour vous une chose éminemment sainte.  Vous ne ferez pas de parfum de même composition pour votre usage personnel.  Vous le considérerez comme une chose sainte, réservée à l’Éternel.  Celui qui en fera pour jouir de son odeur sera retranché de son peuple.  Durant la fête annuelle de l’expiation, l’offrande de ce parfum saint prenait une place centrale dans le culte d’Israël, comme on le lit au chapitre 16 du livre du Lévitique.  Les seuls sacrificateurs mandatés par l’Éternel pour ce service de l’expiation étaient Aaron et sa descendance, c’est-à-dire les Lévites.  En sacrifiant un taureau devant le Tabernacle, le Lévite commis à cet office faisait l’expiation pour lui et pour sa famille.  Le texte du Lévitique ajoute:  Après cela, il prendra un plein encensoir de charbons ardents de l’autel, de devant l’Éternel, et deux pleines poignées de parfum à brûler réduit en poudre, de sorte que le nuage de fumée couvre le propitiatoire qui se trouve au-dessus de l’acte de l’alliance.  Ainsi, il ne mourra pas. 

 La sainteté de cet acte était donc entre autres scellée par l’exclusivité du sacerdoce lévitique, c’est-à-dire par le fait que seuls les Lévites étaient consacrés pour cet office d’expiation et de réconciliation.  Ce n’était donc pas une mince chose que de transgresser l’ordre établi et ordonné au peuple de l’Alliance par l’Éternel Lui-même.

Or voilà qu’un roi, dont la tâche et la vocation devant Dieu étaient autres, usurpe une fonction qui n’est pas la sienne.  Ozias entre dans le Temple avec le même esprit que Caïn, au quatrième chapitre du livre de la Genèse, apportant une offrande non pour faire l’expiation de ses péchés, mais pour montrer à Dieu ce que valent ses productions agricoles.  Ozias vient se présenter devant Dieu non pour confesser ses fautes en recourant à la médiation des sacrificateurs institués par l’Éternel pour cela, mais au contraire pour étaler son pouvoir temporel et sa puissance terrestre devant Celui qui les lui a accordés dans sa Grâce.  Ce faisant, le roi tente d’instituer un nouveau type de sacerdoce:  celui de l’État, qui s’auto-proclame médiateur entre Dieu et les hommes, et cherche à remplacer le service de la repentance et de l’expiation, les seuls accrédités devant Dieu. l’État, le pouvoir civil, en la personne du roi Ozias, veut assumer la tâche de réconcilier ses ressortissants avec Dieu, et ce sur la base de son pouvoir terrestre.

Voilà donc quel fut le péché d’Ozias.  Voilà quelle fut la profanation du saint Temple de Dieu dans la ville de Jérusalem.  Ce qui était destiné à la purification allait être employé au contraire pour un acte impur par excellence: un acte de détournement du culte au profit de la gloire terrestre d’un souverain qui oubliait d’où lui étaient venus tous ses succès, et cherchait à empiéter sur la gloire de son Dieu.

L’impureté de son acte lui sera immédiatement imputée par le Juge suprême.  Malgré les injonctions du sacrificateur Azariahou, accompagné de quatre-vingt prêtres courageux qui n’entendaient pas obéir au roi plutôt qu’à Dieu, Ozias s’entêta dans son acte sacrilège, et se mit en colère, portant dans ses mains un encensoir.  Or voici qu’une sorte de lèpre, maladie symbolisant par excellence l’impureté, éclate sur son visage, rendant manifeste l’impureté de son coeur.  Cette fois-ci, il est emmené dehors par la force, mais n’oppose pas de résistance, car il est tout à fait conscient de ce qui lui arrive, et se hâte lui-même de sortir.

Sa faute le poursuivra jusqu’à sa mort (vers l’an 750 av. J-C.), car il ne guérira jamais de cette maladie de la peau qui lui aura été infligée par l’Éternel.  Et celui qui, armé de ses succès terrestres, s’était introduit illégalement dans le Temple pour y instituer une nouvelle religion, une religion d’adoration du pouvoir temporel sous prétexte de culte rendu à Dieu, se verra exclu pour cause d’impureté de ce temple qu’il avait profané, et ce durant le reste de ses jours.  Car la lèpre, ou toute maladie de la peau lui ressemblant, était pour celui qui en était atteint une marque d’impureté et une cause d’exclusion formelle de l’accès au Temple, selon Lévitique chapitre 13 ou encore Nombres chapitre 5.  Exclu non seulement du Temple mais forcé de vivre en marge de la communauté, selon ces mêmes prescriptions, le roi Ozias devra confier l’exercice de ce pouvoir qui l’avait rendu si orgueilleux à son fils Yotam, lequel, en tant que régent, dirigera le palais royal et gouvernera le peuple pendant les douze dernières années de la vie de son père.

Yotam, lui, ne répètera pas la faute d’Ozias, et se gardera d’entrer dans le temple de l’Éternel, comme le rapporte le verset 2 du chapitre 27.  La réputation d’Ozias à l’extérieur des frontières ne s’éteindra pas, et la prospérité du royaume de Juda ne se trouvera pas affectée par cet événement; pourtant, sur le plan personnel et spirituel, quel désastre pour celui dont l’autre nom, Azariah, signifie “Yahweh a aidé”…

Dans un second article je tâcherai de montrer quelle est l’actualité pour nous de ce passage de l’histoire du peuple de Juda dans l’Ancien Testament, et de tirer quelques leçons générales pour une vision de l’État qui n’outrepasse pas ses bornes et prérogatives.

Eric Kayayan
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