Dialogue DIALOGUE & ANTILOGUE
HERMÈS, HERMÉNEUTIQUE ET LE SERPENT

On a pu faire remarquer, non sans ironie, que le mot herméneutique renvoie, étymologiquement, à Hermès, le dieu des commerçants et des voleurs dans la mythologie grecque, en même temps qu’il est le porte-parole de Zeus, lui-même volage et inconsistant chef du panthéon des dieux (voir à cet égard la confusion intervenue à Lystre à propos de Paul et Barnabas en Actes 14:11-13). N’est-ce pas en effet Mercure-Hermès qui mit le mensonge sur les lèvres de Pandore, et la tromperie dans son cœur, afin de venger Zeus de Prométhée qui lui avait volé le feu pour l’apporter aux humains ? Ces attributions qui ne sont guère flatteuses, augurent assez mal de la fiabilité de ses paroles lorsqu’il transmet la volonté ou les intentions de son maître.

Dès les premières pages de la Bible, la notion d’autorité de la parole divine puis de son interprétation fallacieuse, apparaissent liées non pas à un dieu (Hermès) se faisant l’agent voire l’entremetteur d’un autre dieu aux intentions souvent douteuses (Zeus), mais plutôt au Dieu créateur et à l’une de ses créatures, le serpent, qui tord et déforme cette parole divine vis-à-vis d’une autre créature (Eve). Dès l’origine, parole créatrice et normative, autorité, règle (canon) et interprétation, sont donc des notions liées entre elles. Du fait même de la dénivellation ontologique qui sépare le Dieu qui est dès le commencement, d’avec ses créatures – lesquelles existent dans le temps de sa Création – se trouve exclue toute spéculation sur un manichéisme absolu qui opposerait de toute éternité un principe du bien et de la vérité, à un principe du mal et du mensonge. A la parole créatrice Dieu dit, maintes fois répétée en Genèse 1 et se réalisant parfaitement à chaque fois selon son intention (3, 6, 9, 11, 14, 20, 22, 24, 26, 28, 29), vient s’opposer au début de l’histoire de l’humanité, en Genèse 3, une herméneutique du doute et du soupçon remplaçant Dieu dit par Dieu a-t-il réellement dit ?… L’infaillibilité de la parole divine et de son autorité ultime a été affirmée en Genèse 2:16 dans le cadre d’un commandement qui n’a lieu d’être que parce que la possibilité de la désobéissance y est explicitement évoquée (2:17). Une telle possibilité n’est cependant présentée que comme le glissement d’une réponse positive au commandement -établissant une responsabilité-, en un déni de responsabilité conduisant à l’aliénation d’avec le Créateur, c’est-à-dire à la mort.

Dans cette infaillibilité il n’y aura de faille (au sens étymologique du verbe latin fallere, repris par le latin populaire fallire qui a donné le verbe faillir), que parce qu’il y a tromperie et échappatoire de la part de la créature. Cette antinomie entre Verbe et contre-verbe forme une trame qui traverse toute l’Écriture, en passant par l’opposition entre prophètes et faux prophètes, entre Jésus et ses détracteurs, entre apôtres et faux docteurs. Quelle association y a-t-il entre la justice et l’iniquité ? Ou quelle communion entre la lumière et les ténèbres ? Et quel accord entre Christ et Bélial, demande rhétoriquement Paul à ses correspondants afin de les mettre en garde contre toute tentative de syncrétisme corrupteur (2 Cor. 6 :14-15). A la fin du livre de l’Apocalypse (22:15), la victoire sur le mensonge et l’expulsion définitive des propagateurs de mensonges est exprimée avec force, associée au meurtre, à l’immoralité sexuelle et à l’idolâtrie. Car le mensonge n’est pas un simple exercice intellectuel, il imprime une orientation à l’ensemble de l’existence et des activités humaines.

Le cadre herméneutique englobant non seulement la parole originelle divine, mais toute réponse humaine, est donc posé dès les premières pages de la Bible en termes thétiques et antithétiques. Aucune synthèse d’ordre dialectique entre ces termes n’est prévue comme pouvant constituer une éventuelle porte de sortie entre deux discours considérés comme également valides et véridiques au départ, mais nécessitant une médiation d’ordre synthétique afin de parvenir à un juste équilibre. Tout au long de l’Écriture la seule médiation prescrite par le Dieu qui s’adresse à son peuple à travers ceux qu’Il lui envoie, est de l’ordre non de la synthèse dialectique, mais du sacrifice de propitiation, la Croix constituant l’accomplissement définitif de cette médiation. Quant à la réponse humaine exigée par Dieu, réponse fondant une responsabilité vis-à-vis de lui, c’est celle de la foi obéissante. A partir du moment où l’homme pense pouvoir faire lui-même les questions et les réponses, posant les termes du débat et recherchant des synthèses et des accommodements pour échapper au verbe divin, cette responsabilité se change en usurpation d’autorité, ce qui est du reste le programme même du tentateur en Genèse 3: « … et vous serez comme Dieu… ». A bien des égards, l’histoire humaine se présente comme le déroulement chaotique de ce programme d’autodéification à travers les âges.

A l’opposé, ce verbe divin vient s’offrir lui-même comme explication autorisée en tout ce qui le concerne, réduisant les discours alternatifs à ce qu’ils sont essentiellement, de simples échappatoires, au mieux des tentatives d’explication peut-être sincères, mais inéluctablement vouées à se fourvoyer. Cette démarche auto-explicative du verbe divin apparaît ainsi avec force dans le récit de la rencontre du Christ ressuscité avec les voyageurs d’Emmaüs (Luc 24 :13-27). Les disciples désarçonnés par les récents événements intervenus à Jérusalem, discutent entre eux afin d’essayer de démêler l’écheveau incompréhensible de ce qui est arrivé à leur héros, Jésus de Nazareth. Le verbe omiléô employé par Luc dénote un échange verbal dans le cadre d’une interaction sociale. Ils échangent des propos relevant de l’ordre de la spéculation. S’ils sont bien au fait de la succession chronologique des événements, ils n’en demeurent pas moins incapables d’en trouver le fil conducteur et semblent envahis par une incertitude découragée. Lorsque Jésus, après avoir écouté ces échanges, interviendra à son tour, il ne s’exprimera pas dans le registre de cette interaction sociale cherchant à formuler d’autres hypothèses ou à demander des informations supplémentaires afin d’en valider une plutôt qu’une autre. Au verset 27 le verbe employé n’est plus omilein, mais dierméneuein, qu’on peut prendre sous plusieurs acceptions, toutes reliées sémantiquement : traduire (comme dans 1 Cor. 12 :10, 14 :27) ; expliquer ; mettre en lumière (apparenté au diênoighen du verset 32, par lequel les disciples, une fois instruits par le Catéchète qui vient de les quitter, reconnaissent qu’il leur a ouvert la signification des Écritures ; cf l’occurrence similaire de ce verbe au verset 47) : « Et commençant par Moïse et tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait. » Par un préambule peu amène à l’égard de disciples sincères mais fourvoyés dans le labyrinthe de leurs suppositions, Jésus renvoie dans les cordes le registre des conjectures hasardeuses exprimé par le verbe omilein dans le contexte particulier de la péricope: « Ô hommes sans intelligence et dont le cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! »

Du reste, la fin de l’évangile de Luc renvoie au prologue du même évangile dans un significatif rapport de miroir. Le cadre dans lequel Luc déclare inscrire son récit, est clairement celui du dierméneuein. Dans l’intention de l’auteur, le suivi chronologique précis des événements relatés ne relève pas de la chronique de faits inhabituels ou insolites méritant d’être rapportés voire largement diffusés, mais bien de la confirmation d’enseignements confessionnels reçus par le dédicataire de l’ouvrage, un certain Théophile. A cet égard, il est crucial de noter au verset deux du premier chapitre de son évangile, la conjonction établie entre « ceux qui en ont été les témoins oculaires » (autoptaï, témoins au sens juridique du terme, c’est-à-dire habilités à témoigner devant une cour de justice), « … et (kaï) qui sont devenus serviteurs de la parole ». Le lien insécable entre le fait d’avoir été un témoin oculaire et être devenu serviteur de la parole, établit dans le texte la nécessité de la proclamation, autant que sa fiabilité.

C’est ce même rapport que l’on trouve vers la fin de l’évangile de Jean (20:30-31) où ce qui a été vu directement par les disciples n’est rapporté que dans l’optique d’une proclamation en vue de la foi en Jésus le Christ, le Fils de Dieu : « Jésus a encore fait, en présence de ses disciples, beaucoup d’autres miracles qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceci est écrit afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom. »

 

 

Eric Kayayan
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